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Habermas en 2016

Itinéraire de Jürgen Habermas, 2/2

5 min
À retrouver dans l'émission

Alors que paraissent chez Gallimard deux volumes de textes inédits ainsi qu’une biographie intellectuelle du philosophe allemand, par Stefan Müller-Doohm, retours sur son parcours intellectuel.

Habermas en 2016
Habermas en 2016 Crédits : A. Dedert - AFP

L'itinéraire intellectuel de Jürgen Habermas, à partir de la biographie que signe Stefan Müller-Doohm.

Ecole de Francfort

On doit à Stefan Müller-Doohm déjà une biographie de Theodor Adorno. Le fait n’est pas anodin puisque l’auteur de la Dialectique négative a joué un rôle important dans la formation intellectuelle du jeune Habermas, ne serait-ce qu’en lui procurant un poste d’assistant à l’Institut de recherche sociale, communément désigné comme le courant philosophique de l’École de Francfort, et familièrement comme le « café Marx ». 

Dirigé par Max Horkheimer, l’Institut développe des recherches sur la société inspirées de la Théorie critique et conjuguant les approches philosophiques et sociologiques. Quand Habermas le rejoint, il a déjà une longue histoire : fondé en 1923 sous la République de Weimar, il s’est exilé à New York à l’arrivée de Hitler au pouvoir. Outre l’amitié qui se noue entre Adorno et Habermas, le biographe relève à juste titre une convergence dans la pensée, notamment sur le terrain de la critique de la rationalité technique, que le jeune philosophe oriente alors vers la sociologie industrielle et la sociologie du travail, en étudiant notamment « les phénomènes d’aliénation dans les domaines de la production standardisée et de la consommation compensatoire ». 

Exemple : bien avant Baudrillard, Habermas s’intéresse à la voiture, une recherche qui aboutira à un long article publié par la Frankfurter Allgemeine Zeitung le 27 novembre 1954 sous le titre : « La conduite automobile. L’homme au volant ». S’il n’y est pas encore question du symbole de la domination masculine, le philosophe analyse l’ensemble du dispositif technique automobile-réseau routier-code et conduite comme un basculement collectif dans le contrôle social, à l’inverse de la mythologie développée par l’industrie : celle de la liberté de circuler et de l’émancipation à l’égard des distances. 

« Le temps à l’Institut avait un double fond » explique Habermas. 

"D’un côté il s’agissait d’imposer dans l’Allemagne de l’après-guerre la sociologie en tant que discipline académique moderne". Et d’un autre côté, "ces courants intellectuels qui avaient été, jusqu’en 1933, déterminants pour la pensée" relevaient d’une tradition judéo-allemande largement oubliée.

Ethique de la discussion

L’enjeu était de taille : une autre étude empirique porte sur la conscience politique des étudiants. Il s’agissait d’évaluer leurs positionnements à l’égard de la jeune démocratie allemande et leur degré d’implication dans le processus politique. Habermas y traite de la notion de « participation politique » et pose les premiers jalons de sa théorie de la démocratie. Au temps des fake news et autres bullshits, L'Ethique de la discussion qu’il a développée dans la foulée de sa thèse d’habilitation sur L’Espace public mérite l’examen.

La pragmatique linguistique, dans le sillage des auteurs anglo-saxons, lui a servi « à mettre en œuvre une théorie de la communication et de la rationalité ; elle a constitué la base d’une théorie critique de la société et ouvert la voie  à une conception de la morale, du droit et de la démocratie, fondée sur la théorie de la discussion » écrit-il dans Vérité et justification. « Prenant acte du changement de paradigme résultant du fameux « tournant linguistique » des années 1960 (l’idée que le langage, et non la conscience ou le sujet isolé, constitue la forme ultime d’explication du réel) », résume Nicolas Weill dans Le Monde des livres, Habermas développe sa philosophie dans l’orbite de la politique à l’heure de la mondialisation : « Sa confiance dans les effets du « patriotisme constitutionnel » (c’est la Constitution et ses procédures juridiques qui créent la nation et non l’inverse), son attachement à l’idéal kantien d’une humanité cosmopolite et d’une « politique intérieure mondiale » pacificatrice et post-nationale, dont l’Europe devrait fournir le modèle, sont des exigences normatives à réaliser, des horizons d’attente raisonnables. »

Nicolas Weill est allé pour l’occasion lui rendre visite dans sa maison de Starnberg, près de Munich, au bord d’un lac avec les Alpes en ligne de mire, une maison longue et blanche de style Bauhaus, inspirée de la célèbre Maison Wittgenstein, à Vienne. Sur l’Europe, cependant, il assure que rien ne lui est plus étranger que l’idée d’une supériorité ou d’une exclusivité de la raison européenne.

Dans le second volume qui paraît aujourd’hui sous le titre Parcours 2, il revient dans un texte intitulé La légitimité par les droits de l’homme sur la revendication de certaines nations asiatiques, dont la Chine, qui font passer le respect de la diversité culturelle avant l’universalité des droits humains, taxés d’une connotation négative d’individualisme, par rapport aux traditions collectives et au poids de la communauté. Habermas note que ces réserves à l’égard de l’individualisme européen sont souvent exprimées à des fins stratégiques, « dans le contexte de la justification politique de l’autoritarisme ». Et que si dans nos démocraties occidentales « l’individualisme bien compris est incomplet sans une dose de communautarisme », à l’inverse, « contre l’oppression effective exercée par les dictatures en voie de développement, la juridicisation de la vie politique est le seul recours. »

Par Jacques Munier

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