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L'Homme de Néandertal, reconstitution de  Fabio Fogliazza

Carnivores ou cannibales ?

5 min
À retrouver dans l'émission

À l’ère de la production industrielle de la viande, certains voient la frontière symbolique de l’anthropophagie s’estomper…

L'Homme de Néandertal, reconstitution de  Fabio Fogliazza
L'Homme de Néandertal, reconstitution de Fabio Fogliazza Crédits : AFP

C’est la thèse défendue par l’anthropologue Mondher Kilani dans un livre paru au Seuil sous le titre Du Goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale. Philippe Douroux l’a rencontré pour Libération au musée de l’Homme dans les salles de l’exposition Neandertal, ce lointain ancêtre que l’on soupçonne d’anthropophagie. Avec une grande prudence, le cartel de l’exposition présentant des os humains entaillés et brûlés, retrouvés dans la grotte de Krapina en Croatie, indique que « La présence sur plusieurs ossements de stries faites par un couteau en pierre et de traces de calcinations […] suscite la controverse. Ces traces résulteraient d’un traitement complet des corps, désarticulés et décharnés intentionnellement dans le but d’en prélever la chair ». Longtemps – commente le journaliste – le cannibalisme a permis de tracer une frontière entre l’autre et nous, le « sauvage » et « le civilisé ». C’est ce marquage symbolique que s’emploie à déconstruire Mondher Kilani comme l’un des nombreux malentendus culturels qui ont caractérisé la rencontre des Occidentaux avec les peuples indigènes. Et l’anthropologue de renverser la perspective : 

Dans les sociétés traditionnelles, le lien était sacré, les interdits religieux et les tabous alimentaires imposaient de n’abattre un animal que selon un rituel strict, de ne pas consommer certains animaux ou certaines parties des animaux, de modérer la chasse, etc. Dans notre société moderne non seulement ce lien sacré a disparu mais toute dimension symbolique également, ne laissant place qu’à une appréhension purement utilitariste et objectiviste de notre rapport à la nourriture et à l’animal. 

Alors que l’association L214 ne cesse de révéler les conditions innommables de l’élevage et de l’abattage industriels, la frontière avec la barbarie se brouille et la crise de la vache folle est venue ajouter l’élément symbolique qui a contribué au trouble. « À cause du régime alimentaire “carnivore” que nous avons imposé à un herbivore – souligne Mondher Kilani – nous redécouvrons le lien secret, donc symbolique, qui lie le mangeur à ce qu’il mange. Dans le cas particulier de la vache rendue carnivore et cannibale quand elle mange ses semblables, nous nous imaginons aussi cannibales. » 

Nous sommes tous des cannibales

Dans une série d’articles publiés à l’époque de cette crise et rassemblés sous le titre Nous sommes tous des cannibales (Seuil) Claude Lévi-Strauss écrivait ceci : 

Un jour viendra où l’idée que pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines inspirera la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIème ou du XVIIème siècle les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains.

Les stocks de farines animales sont désormais écoulés dans la pisciculture, comme en a décidé la Commission européenne. Mais on peut douter, avec l’anthropologue, de la pertinence d’un système alimentaire qui repose à ce point sur la production à grande échelle de viande sur pattes, sachant qu’aux Etats-Unis, par exemple, les deux tiers des céréales produites servent à nourrir le bétail, une dangereuse concurrence à l’alimentation humaine. Antoine Perraud recevait il y a peu pour Mediapart les philosophes Florence Burgat et Corine Pelluchon, engagées dans la défense de la cause animale. « Toutes les deux explorent cet enjeu de société que nous n’avons pas toujours vu venir – explique-t-il en préambule : ce que le poète et philosophe Jean-Christophe Bailly a pu appeler, en allant « au-devant de leur silence », Le Parti pris des animaux. Depuis la fin du siècle dernier, émerge un courant de pensée « antispéciste » posant que les espèces animales méritent le même respect que l’espèce humaine. » 

Nous n’avons qu’une seule terre

Nous partageons l’ADN à 99% avec le chimpanzé et à 80% avec le cheval, et notre génome nous apparente à ces époques reculées d’avant l’agriculture, où à travers la chasse et la cueillette, notre rapport à la nature était intense et solidaire. C’est ce que rappelle Paul Shepard dans un livre fondateur, publié aux Etats-Unis en 1996 Nous n’avons qu’une seule terre (José Corti) Selon le philosophe de l’écologie, c’est notamment au contact des animaux sauvages que s’est formée notre intelligence supérieure. Car à l’échelle de l’évolution, si les grands mammifères sont les mieux dotés, c’est parce que leur activité principale a développé des compétences complexes, qu’ils soient herbivores ou carnassiers, proies potentielles ou prédateurs, les dynamiques de la fuite comme de la poursuite étant de « grands sculpteurs de cerveau ». Or l’homme est omnivore et tout à la fois prédateur et proie possible. L’acquisition de cette double compétence l’aurait naturellement placé au sommet en matière cérébrale. Et on peut imaginer tout ce que cet apprentissage a dû à l’observation attentive des animaux, ainsi qu’à la découverte, à travers la chasse et la consommation, des ressemblances troublantes entre ces vivants, humains et non humains. En ouvrant le corps des animaux pour les manger, les analogies physiologiques ont dû sauter aux yeux. Et à force de les traquer, de les tuer et de les avaler, les hommes ont fait progresser leurs connaissances animaux, ainsi qu’un puissant imaginaire, qu’on retrouve dans les mythes, les contes populaires et les fables.

Par Jacques Munier

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