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Un thon rouge de 212 kg vendu plus de 500 000 euros aux enchères du marché aux poissons de Tsukiji, en 2017

Japon, l’empire de la nuit

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Au pays du soleil levant, la nuit est paradoxalement une affaire éminemment sociale.

Un thon rouge de 212 kg vendu plus de 500 000 euros aux enchères du marché aux poissons de Tsukiji, en 2017
Un thon rouge de 212 kg vendu plus de 500 000 euros aux enchères du marché aux poissons de Tsukiji, en 2017 Crédits : Getty

Est-ce un effet du dépaysement garanti et de l’exotisme de sa culture, le récit du séjour au Japon est en passe de devenir un genre à part entière. Une résidente de longue date, Amy Chavez, s’en agace dans The Japan Times, vu la médiocrité de la production. L’article, publié sur le site de Courrier international, s’en prend aux poncifs véhiculés par ces ouvrages superficiels, écrits le plus souvent au terme d’un séjour n’excédant pas une année. À quelques exceptions près, c’est « la culture pop, les toilettes qui chantent, les inventions folles, le niveau à leurs yeux uniformément absurde de politesse et les règles de comportement en public » qu’on retrouve d’un livre à l’autre. « Pourquoi ne pas laisser les experts s’occuper du sujet ? » demande l’auteure du « Guide d’Amy » sur le meilleur comportement à adopter au Japon, inédit en français. 

Nuits japonaises

L’anthropologue Laurence Caillet a mené une grande partie de sa recherche au Japon. Elle publie à la Société d’ethnologie un ouvrage intitulé Démons et Merveilles, consacré aux nuits japonaises. 

Tout nous parle de nuit car nous sommes au Japon. Que l’on consulte les astrologues ; que l’on s’endorme dans le métro ; que s’entrouvre la terre qui laisse passer démons, esprits en colère ou fantômes délicieux ; que s’allument les lanternes ou que brillent les lucioles, les frontières entre la nuit et le jour s’estompent et le monde des morts n’est séparé de celui des vivants que par un seul pont.

La nuit est le domaine d’origine de « principes de vie collective », notamment les « règles d’apprentissage d’un sommeil extrêmement socialisé ». La société japonaise est « une société à maisons ». Lévi-Strauss définissait ainsi cette structure de base, la maison : « une personne morale, détentrice d’un domaine composé à la fois de biens matériels et immatériels, qui se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres en ligne réelle ou fictive, tenue pour légitime à la seule condition qu’elle puisse s’exprimer dans le langage de la parenté ou de l’alliance, et le plus souvent des deux ensemble ». Au Japon il est fréquent que trois générations cohabitent dans la même maison, ce qui fait de la nuit un espace partagé, notamment par les parents et les enfants. « Le sommeil solitaire est associé à la tristesse », ajoute Laurence Caillet, qui évoque les études des hygiénistes de la fin du XIXème siècle pour encadrer les pratiques du sommeil. La sieste sur le ventre est préconisée pour éviter les abus au travail, ainsi que les sommes dans les transports en commun. Ruth Benedict raconte même dans Le chrysanthème et le sabre qu’elle a vu des hommes dormir en marchant ! Les micro-siestes sont parées de toutes les vertus : elles « rendraient plus intelligent et innovant », et l’adoption de la polyphasie renverrait à « un mode de sommeil antérieur à la colonisation du sommeil par la nuit, fruit de la modernité venue d’Occident ». Dans des conditions d’intimité réduite, « la vie sexuelle est à la fois libre et compliquée ». Attendre que les enfants soient endormis, et faire l’acquisition d’un « French bed » pour accueillir les ébats, de préférence au rigide futon. « La France étant connue au Japon comme le lieu par excellence des relations amoureuses », une literie d’un type nouveau s’est vue estampillée furansu… Et pour les hommes seuls, le quartier des plaisirs est ouvert H24. Laurence Caillet revient sur l’histoire du Yoshiwara, où se retrouvaient notamment les célibataires de l’exode rural. Là, l’origine sociale était effacée et « un roturier suffisamment argenté était traité à l’égal d’un samouraï ». Aujourd’hui, le quartier ressemble à d’autres faubourgs du Tokyo moderne, si ce n’est la permanence de lieux dévolus au plaisir. Et comme autrefois, d’opiniâtres défenseurs du asane, le somme du matin, opposent une résistance passive mais constante aux injonctions du new management. Les partisans de l’inemuri, l’art de dormir en étant présent, revendiquent désormais le droit de surseoir à l’obligation de « se lever avant l’heure du tigre, identifiable aux couleurs du ciel bleues et rouges », en traînant tout ou partie de la nuit dans ces temples de la consommation que sont les immenses malls construits en sous-sol, ou les kombinis qui ouvrent 24h sur 24 à la campagne comme en ville, mettant en scène « une sorte de jour dans la nuit ». 

Le marché aux poissons de Tsukiji

Autre lieu fréquenté la nuit, autre genre de délices : le gigantesque marché aux poissons de Tsukiji, qui a fermé ses portes ce mois-ci pour déménager dans un site flambant neuf de la baie de Tokyo. C’est toute une époque qui tourne la page. Comme le souligne dans LeMonde.fr le géographe Gilles Fumey : « Toute la passion et la fascination japonaises pour la mer se concentrent à Tsukiji ». Co-auteur avec Joji Nozawa et Frédéric Georgens, de Tsukiji, le marché aux poissons de Tokyo, publié aux éditions Akinomé (2016), il rappelle que, chaque jour, près de 2 000 tonnes de produits de la mer et 450 variétés de poissons s’y échangent. « Tokyo est une mégalopole très singulière, en ce qu’elle n’a pas de monuments à visiter, hormis les temples. Tsukiji est finalement l’un des seuls monuments de la ville, un haut lieu touristique au Japon. » L’activité de prédilection des visiteurs : les ventes aux enchères de thon, qui démarrent à 5 h 30. Il faut arriver vers 2 heures du matin pour faire partie des cent vingt personnes autorisées quotidiennement. Alors, comme le raconte Camille Labro, on peut assister « à des scènes dignes du théâtre kabuki, ce que Rostropovitch appelait « l’opéra japonais », où les vendeurs énoncent les enchères en un chant envoûtant. Un millier de thons, frais et congelés, sont ainsi négociés tous les matins, pour plusieurs dizaines de milliers d’euros la pièce ». Tranchée avec des sabres de samouraï et une précision d’orfèvre, leur chair rouge vif va rejoindre les crevettes arc-en-ciel, anguilles, fugus (le fameux « poisson poison »), piles de langues d’oursin, coquillages, crabes poilus ou huîtres géantes… Et avant la fermeture définitive du site, une dernière fois les acheteurs en bottes de caoutchouc « tâtaient des morceaux de chair, inspectaient à la lampe de poche les entrailles des mastodontes de la mer et échangeaient avec leurs concurrents des avis de connaisseurs. Ces enchères du thon sont devenues célèbres non seulement pour leurs rituels spectaculaires mais parce que la prestigieuse vente du Nouvel An fait monter les prix à des niveaux extravagants. »

Par Jacques Munier

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