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Un monde inhabitable... Dhaka, au Bangladesh

À quoi sert le néolibéralisme ?

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Des économistes de plus en plus nombreux mettent en cause le modèle néolibéral, qui n’a pas fait la preuve de son efficacité.

Un monde inhabitable... Dhaka, au Bangladesh
Un monde inhabitable... Dhaka, au Bangladesh Crédits : Getty

Comme le rappelle Daniel Cohen dans L’Express à propos des Etats-Unis, « en plus d’un demi-siècle, le revenu médian de l’ensemble de la population n’a enregistré qu’une hausse dérisoire de 0,2% par an » et depuis les années 1980, le 1% le plus riche « a doublé sa part du revenu national », passant de 10 à 20%, alors que les 50% les plus pauvres faisaient le chemin inverse, leur part dégringolant de 20 à 10% du revenu national. L’économiste évoque la fable du « ruissellement », une théorie qui voudrait que ceux qui créent de la richesse pour eux-mêmes en fassent bénéficier tous les autres grâce à la croissance générée et aux emplois induits… C’était la pierre angulaire de la « révolution conservatrice ». Mais déjà, « le premier secrétaire au budget de Reagan vendait la mèche en disant que le ruissellement était une astuce » pour faire passer les cadeaux fiscaux aux plus riches. « Curieux moment – ajoute Daniel Cohen – où l’on remettait à la mode les théories de Max Weber, avec son éthique du travail, de l’effort et de l’ascèse. L’illusion contenue dans cette promesse paraît enfin en pleine lumière. » Et de douter des capacités du système à s’amender lui-même… « C’est Roosevelt qui, face à la gravité de la crise des années 1930, invente un nouveau modèle. De même, c’est le collapsus de la Seconde Guerre mondiale qui mène à poser les bases d’un Etat-providence. » 

La fin du consensus néolibéral ?

Pour Gilles Raveaud, « le libéralisme économique a perdu la bataille intellectuelle. Il peut perdre la bataille politique. » Il développe ses analyses dans un livre qui vient de paraître aux Seuil : Économie : on n’a pas tout essayé. Mettre la finance au service de l’économie, abandonner l’austérité et investir pour demain, réduire les inégalités pour sauver la société, voici quelques uns de ses titres de chapitre qui abondent de propositions concrètes. Dans Le Monde, Antoine Reverchon souligne à la lecture de ce livre que « ce qu'une poignée d'économistes s'évertuait à clamer dans le désert du consensus néolibéral de la fin du siècle dernier – les inégalités s'accentuent ; l'instabilité financière et le marché tout-puissant menacent la croissance, l'environnement et la démocratie ; l'Etat et les institutions économiques doivent jouer un rôle de régulateur, de garant et d'investisseur – est en train de devenir le consensus des économistes, jusque dans les bastions considérés comme les ordonnateurs de la politique économique menée jusqu'à la crise de 2008 : le Fonds monétaire international (FMI), l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la Commission de Bruxelles et même la Banque centrale européenne (BCE). » Et à propos de la crise de 2008, il relève qu’une fois le moment de panique passé, les Etats « ont transformé le rachat par l'argent public de la dette privée bancaire en crise de la dette publique européenne en 2010 ; ils ont fait supporter aux contribuables, aux salariés et aux chômeurs, au nom de l'équilibre budgétaire et de la compétitivité, ce qui aurait dû être une purge financière démantelant les banques ; ils ont ainsi, par l'accroissement des inégalités et le sentiment de " collusion des élites mondialisées ", jeté les victimes de la crise dans les bras de l'extrême droite ».

Préserver, développer le modèle social français

L’économiste Robert Skidelsky le confirme dansLes Echos : « La crise financière mondiale et la reprise incertaine qui a suivi nourrissent aujourd’hui encore l’extrémisme. Entre 2007 et 2016, l’électorat des partis européens correspondants a doublé. » Il constate que là où ils sont au pouvoir, les partis nationalistes ont su mettre en œuvre des politiques économiques favorables à la protection sociale. Et il « qualifie de mauvaise politique économique le fait de laisser les marchés financiers dicter leur loi à l’économie réelle ». Dans les pages Débats de La Croix, Gaspard Koenig et Dominique Méda s’opposent sur la question du modèle social français. Le chantre du libéralisme, qui parle de « mythe construit à la fin de la Seconde Guerre mondiale », estime qu’il repose « sur un immense transfert de richesses des jeunes et des actifs vers les baby-boomers, au prix d’une dette qui ne cesse de croître », et dont les seniors d’aujourd’hui seraient les seuls à profiter. Et même s’il est vrai qu’au final « notre modèle entretient les inégalités en bloquant les possibilités d’ascension sociale », ce n’est sans doute pas tant par excès que par défaut. Pour Dominique Méda, « bouc émissaire facile » ce modèle social a au moins permis d’amortir le choc des crises car « le taux de pauvreté français est l’un des moins élevé d’Europe ». Elle plaide pour une relance de l’investissement public, passé depuis dix ans de 4,2 à 3,5 % du PIB, une harmonisation européenne du salaire minimum et de l’assurance chômage et pour que les dépenses liées à la protection sociale soient « ôtées du calcul du déficit public tant elles sont décisives pour l’avenir ».

L’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert. Karl Polanyi, en 1944 (La Grande Transformation)

Par Jacques Munier

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