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Alger, 26 février 2019

Algérie, la politique et l’histoire

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Des centaines de milliers d’étudiants ont manifesté à Alger et dans de nombreuses villes ce mardi leur opposition à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

Alger, 26 février 2019
Alger, 26 février 2019 Crédits : AFP

« Dans certaines villes, c’était la première fois qu’on voyait des étudiants et étudiantes dresser les bras en l’air et scander, qui plus est, contre un président dont les réseaux d’influence ont inhibé toute forme de contestation localement » souligne Mourad Slimani dans le quotidien El Watan, un article publié par Mediapart. Et le journaliste annonce une nouvelle mobilisation demain, vendredi. Pour Abdou Semmar, éditeur du site AlgériePart, celle-ci « peut durer encore longtemps. Elle peut s’amplifier dans la mesure où de nombreuses revendications socio-économiques se sont greffées à cette colère populaire contre le 5e mandat » affirme-t-il dans Courrier international. Il estime que « Bouteflika et son entourage ont encore une grande marge de manœuvre pour réagir et traiter avec la rue » : « négocier la paix sociale et sortir plusieurs réformes politiques qui vont déverrouiller le pays ». Selon lui, un plan B existerait, avec « des successeurs qui s’entraînent pour monter sur la scène lorsque l’actualité l’exigera ». Et notamment « un courant réformiste au sein du régime algérien qui doit monter en puissance et imposer des changements de l’intérieur » de manière à « éviter à l’Algérie le scénario vénézuélien ». Mais – ajoute-t-il « La complexité algérienne réside aussi dans le vide politique qui mine le pays. » Le constat est partagé par Adlène Meddi, le correspondant à Alger de l’hebdomadaire Le Point : « quelle que soit l’ampleur de la mobilisation des Algériens ce vendredi, rien ne changera dans l’agenda du pouvoir, puisque comme le dit le journaliste et politologue Abed Charef, le passage en force est déjà en branle ». Et de citer l’éditorialiste Fayçal Métaoui : « Bouteflika ne voudra jamais se retirer pour répondre à l’appel de la rue. Il n’a jamais entendu, pendant vingt ans, les demandes politiques de la rue. Et il veut toujours sortir par la grande porte, à défaut de pénétrer dans la cour de l’Histoire. » 

La statue du Commandeur

L’Histoire, c’est l’une des clés de cette situation bloquée, selon Pierre Vermeren dans le FigaroVox. « Le secret de la longévité du président algérien est simple : quels que soient les qualités et les mérites personnels de cet homme, Abdelaziz Bouteflika est le dernier grand témoin et acteur vivant de l'histoire de l'Algérie moderne en tant qu'État libre, souverain et indépendant. Il incarne la statue du Commandeur. » C’est ainsi que l’on peut comprendre que le « peuple algérien, qui aime tant la politique » en soit venu à « accepter une situation aussi inconcevable ». 

C'est dans le parcours du président algérien, et dans la triple incarnation dont il est le porteur, celle du combat indépendantiste, celle de la construction de l'État, de la République et de l'armée par Boumediene, et celle du sauvetage de ces institutions face au djihadisme armé, qu'on trouve les racines de cette incroyable longévité.

Même si nous avons tourné la page du colonialisme, souligne l’historien du Maghreb contemporain, en Algérie la guerre d'indépendance, qualifiée de « révolution algérienne » reste un moment fondateur de la nation. « Dans un pays qui est dirigé par une République socialiste et désacralisée, à défaut d'être laïque, la sacralité du pouvoir et des institutions ne provient pas de l'islam (à l'inverse du Maroc), mais du combat fondateur contre le colonialisme français. » 

Le poids de l'Histoire

Un contexte « saturé de politique de la mémoire », donc, et où le parti qui domine le parlement algérien est toujours le FLN (Front de libération nationale), dont Bouteflika est le président d'honneur. Son rôle comme successeur du général Liamine Zeroual pour tenter de normaliser la situation d'un pays laminé par la décennie noire djihadiste des années 1990 appartient aussi à son héritage, de même que sa politique de réconciliation nationale au tournant des années 2000. Reste la jeunesse, alors que 45 % des 42 millions d'Algériens ont moins de 25 ans, et « les immenses défis, le modèle de société, l'enseignement, la relève des générations, la stratégie et le modèle économiques à redéfinir, la fin du tout hydrocarbures, le statut des femmes algériennes, la politique arabe… » C’est pour cela que « si la population aspire à la paix civile, la jeunesse frémit ». Et l'Algérie est en attente. Éventuellement de l’homme providentiel. Dans Le Point aujourd’hui, l’écrivain Kamel Daoud le désigne.

Face à la candidature surréaliste de Bouteflika, Rachid Nekkaz, star d’internet, est l’idole des jeunes. 

Eux qui n’ont connu ni la guerre d’indépendance ni la guerre civile « et qu’on ne peut effrayer par une mémoire qu’ils n’ont pas » semblent plébisciter ce Franco-Algérien né dans le Val-de-Marne et qui a fait fortune grâce à la bulle internet et à l’immobilier. On peut ajouter « son bigotisme, sa musulmanité folklorique ». Même si « ses discours sont inaudibles, l’essentiel est dans sa présence, son corps face à la candidature zombie de Bouteflika ». Aucun risque qu’il se présente : pour être éligible il faut pouvoir justifier de dix ans de résidence. D’une candidature fantôme l’autre.

Par Jacques Munier

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