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La Route 66 en Californie

Tracer la route

5 min
À retrouver dans l'émission

La route écrit le paysage, invite au départ et invente le voyageur.

La Route 66 en Californie
La Route 66 en Californie Crédits : Mike Lindtner - Getty

La route chante,      
Quand je m'en vais.      
Je fais trois pas,      
La route se tait.

La route est noire,      
À perte de vue.      
Je fais trois pas,      
La route n'est plus.

Lhasa de Sela, La marée haute

On ne saurait mieux le dire : la route est à la fois un lieu et un non-lieu. Elle chante comme l’appel du large et disparaît dès lors qu’on l’emprunte en s’ouvrant au paysage, au désir de mouvement. La dernière livraison de la revue Communication & langages (PUF) explore ce paradoxe. Dans l’esprit des Mythologies de Roland Barthes, Caroline Courbières a rassemblé les contributions de chercheurs en sciences de l’information et de la communication pour répondre à cette question : « Si le propre du mythe est de transformer le sens en forme, comment la forme de la route fait-elle sens ? ».

 Des chemins de Saint-Jacques de Compostelle à la route comme espace graphique et signalétique en passant par la fameuse Route 66 qui traverse le continent nord-américain d’est en ouest, la route produit à la fois une forme d’identification – au pèlerin, au routard, au « clochard céleste » – et s’efface dans le temps du trajet. Elle a de puissants thuriféraires, de Walt Whitman (Song of the Open Road) à Jack Kerouac (Sur la route). Elle nourrit l’imaginaire autant qu’elle s’en sustente. 

Caminante no hay camino, se hace el camino al andar. Antonio Machado

« Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. »  C’est particulièrement vrai sur le chemin de Saint-Jacques, pourtant borné de signes, de rites et de traditions, et qui se transforme en cheminement spirituel, intérieur. Dans un registre tout différent la mythique Route 66 s’est construite sur le réseau des pistes aménagées par les tribus amérindiennes vers la côte Pacifique. Son tracé est aujourd’hui partiellement recouvert par des autoroutes mais des associations ont entrepris de restaurer les tronçons historiques en leur attribuant un label qui conserve notamment la mémoire des migrants pauvres du Dust Bowl et de la sécheresse terrible des années 30, partis vers la Californie comme une terre promise et largement fantasmée, un exode raconté par John Steinbeck dans Les Raisins de la colère. La route se chargeait au passage de la densité humaine et tragique de l’errance, pas forcément synonyme de liberté. Raymond Depardon a bien défini la nature ambiguë de la fuite en avant à la recherche du lieu dans un livre éponyme : « L’errance n’est pas liée au sentiment d’être, elle réside au contraire dans la quête de quelque chose. Cette errance, c’est d’avancer. Mais en avançant, je génère un passé. » L’horizon qui se profile à perte de vue et déploie l’espace de la route, au-delà du ruban d’asphalte qu’elle déroule, constitue la toile de fond de cette représentation allégorique de la destinée. 

« La pesanteur se traite de haut »

La montagne offre aussi des chemins de traverse qui peuvent apparaître après coup comme des routes directes, « plus près du ciel ». Dans la revue Conférence, Christophe Carraud explore les carnets du guide alpin Joseph Georges, exprimant une sagesse immémoriale ainsi résumée : « la montagne et le temps forgent le caractère et rendent l’âme plus sensible aux biens qui unissent les hommes et l’attachent à la nature et au passé. » Pierre-Henry Frangne s’intéresse plus loin au geste déictique qui indique, le doigt tendu vers les sommets, le chemin à parcourir : un geste qui est « celui du sens pris dans tous les sens, comme perception, comme direction et comme signification ». Dans une belle page de Victor Segalen (extraite d’Équipée, voyage au pays du réel), au terme d’une ascension conduisant à un col où « deux versants se sont écartés avec noblesse pour laisser voir dans un triangle étendu aux confins, l’arrière-plan d’un arrière-monde », cette leçon du regard : « La pesanteur se traite de haut. »

La revue L’Alpe propose une livraison très « méridionale », Plein sud, sur cette partie du massif qu’on appelait les « Grandes Alpes ensoleillées », des Ecrins à la Méditerranée. Il y est beaucoup question de routes historiques : la Route Napoléon, la Grande traversée, la Via Alta… Mais aussi de la mémoire des migrations, celles du travail et celles des militants politiques fuyant dès 1922 le régime de Mussolini. Aujourd’hui, les comportements solidaires concernent les migrants, ils perpétuent la tradition qui a donné à la Roya le surnom de « vallée désobéissante des Alpes-Maritimes ». Terre de passage et terre d’entraide, c’est la montagne… « La pesanteur se traite de haut. »

Par Jacques Munier

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