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Préparatifs en vue de la Fête nationale, Chengdu, 2008

La Chine s’éveille sous les habits neufs du président Mao

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Que veut la Chine ? La visite à Pékin du président nord-coréen la ramène au devant de la scène internationale comme un acteur incontournable dans cette partie du monde.

Préparatifs en vue de la Fête nationale, Chengdu, 2008
Préparatifs en vue de la Fête nationale, Chengdu, 2008 Crédits : China Photo - Getty

« Un acteur incontournable », on a déjà entendu l’expression à propos de la Russie dans le conflit syrien… La géopolitique – au besoin armée - à seule fin de restaurer l’image internationale de grandes puissances émergentes agressives devient une stratégie de diversion dans le monde hyperconnecté. En l’occurrence, il s’agissait pour la Chine, selon son agence de presse officielle, de souligner le rapprochement entre les deux voisins, divisés ces derniers temps par l’appui de Pékin aux sanctions internationales visant à forcer Pyongyang à renoncer à son programme nucléaire. Mais ce retour dans le jeu diplomatique face à l’annonce d’un sommet Corée du Nord/Etats-Unis qui avait paru marginaliser sa diplomatie, a également pour effet de faire passer au second plan la dictature qui vient de se consolider à Pékin avec l’inscription dans la Constitution du mandat présidentiel « à vie ».

Guerre d'influence

Or c’est là sans doute le centre de gravité de l’influence que la Chine entend développer dans le monde pour légitimer la pérennité d’un régime autoritaire sur son sol : « promouvoir une voie alternative pour tous les pays qui seraient disposés à construire à son côté un nouvel ordre post-occidental et postdémocratique ». C’est ainsi qu’Alice Ekman, spécialiste de la Chine à l’Ifri et co-auteur de La Chine dans le monde (CNRS Éditions), analyse dans L’Express « l’offensive tous azimuts » lancée à l’étranger par le régime chinois. 

La Chine souhaite notamment piloter la réforme de la gouvernance mondiale. Elle considère que la plupart des organisations internationales ne tiennent pas suffisamment compte de ses intérêts.

Au plan régional, elle « veut remettre en question les alliances nouées par les Américains avec de nombreux pays d’Asie ; la Chine supporte de plus en plus mal les exercices militaires conjoints et les activités de surveillance américaines dans la région ». À long terme, c’est une « nouvelle architecture de sécurité » qu’elle envisage de bâtir. Et sur le plan de l’influence, elle s’emploie à développer un soft-power visant à mieux faire entendre sa voix par la promotion de certains concepts officiels : « rêve chinois », communauté de destin, « nouvelles routes de la soie »… Tout en renforçant l’apprentissage du marxisme-léninisme dans ses universités, elle pratique un « capitalisme d’état » non moins agressif à l’échelle de la planète que le néolibéralisme. Et elle s’entend à recycler de très anciennes notions de la culture chinoise, après avoir réhabilité le confucianisme pourtant honni par le président Mao. 

La notion de "tianxia"

Parmi elles la notion de « tianxia », soit littéralement « le monde sous le ciel » que Zhao Tingyang, star de la nouvelle philosophie chinoise, a ressuscité pour défendre – je cite « une conception bienveillante de la politique ». Ursula Gauthier a enquêté pour L’Obs sur cette nouvelle arme conceptuelle dirigée contre la prétention à l’universalité de la culture occidentale, et en particulier de son bourgeon le plus récent : les droits humains. Mais, comme le rappelait le chercheur au CNRS Ji Zhe sur le site La vie des idées

vu de près, le concept de Tianxia est lui-même un puissant levier du nationalisme chinois.

« Dans un monde divisé en une multitude d’États distincts, Tianxia introduit l’idée de transcender ces clivages et de construire un espace politique universel », reflétant une solide hiérarchie sociale et politique. À l’entendre, « ce n’est pas la position de Zhao Tingyang. La Chine est devenue au début du XXe  siècle un Etat moderne et, bien que sa diversité ethnique et sa taille géographique l’empêchent de devenir un Etat-nation classique, elle participe pleinement au jeu international fondé sur l’esprit de compétition, de conflit et d’affirmation des intérêts propres. » Le nouveau tianxia qu’il « appelle de ses vœux pour unifier notre monde fracturé ne peut en aucun cas se faire au bénéfice de quelque hégémonie que ce soit ». Il s’agirait seulement « de sortir de l’aporie où nous plonge notre enracinement dans la philosophie politique occidentale. Les relations internationales telles qu’elles sont conçues ne suffisent pas à penser le monde, à faire monde, à prendre en compte la mondialité du monde, l’intérêt commun au-delà de celui des nations, affirme-t-il. Malgré leurs mérites, ni l’ONU ni l’UE ne peuvent par exemple résoudre le conflit israélo-palestinien, ni l’affrontement entre l’Occident et la Russie, etc. et encore moins apporter une réponse sérieuse à la menace du choc des civilisations. La mondialisation en cours conduit à la brutalisation du monde et au pouvoir d’un empire, les Etats-Unis. » 

La violence politique chinoise occultée

Mais comme le relève le politologue William Callahan dans un livre récent consacré au rapport entre la notion de tianxia et celle d’empire, « Quand Zhao Tingyang affirme que l’Occident impose à tous sa vision du monde au service de ses propres intérêts, sa critique est fondée. Mais n’est-il pas lui-même en train de faire la même chose ? Ne cherche-t-il pas à propager au reste du monde une conception chinoise particulière ? » D’autant que « dans cette vision binaire qui oppose une Chine morale à un Occident immoral, la violence politique chinoise est occultée avec une bonne conscience stupéfiante » souligne Ursula Gauthier, qui estime ainsi oblitérée « la belle promesse d’un dépassement de l’Etat-nation vers le tianxia ».

Par Jacques Munier

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