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Claude Lefort en 1996

Malaise dans la démocratie

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La démocratie est en crise : diagnostics et analyses permettent d’en redéfinir la nature et les enjeux.

Claude Lefort en 1996
Claude Lefort en 1996 Crédits : Getty

L’érosion de la culture démocratique est particulièrement troublante chez les jeunes : aux Etats-Unis, moins d’un tiers d’entre eux estiment qu’il est « d’une importance capitale » de vivre en démocratie, et en France, 46% des jeunes de 18 à 35 ans pensent qu’un autre système serait aussi bon. C’est ce que rappelle Gilles Finchelstein dans la revue Le Débat, en soulignant la progression constante de l’abstention, la montée de partis autoritaires, et la dégradation du débat public où l’ennemi a remplacé l’adversaire, le compromis n’apparaissant plus comme la « sagesse d’un moment transitoire » mais comme un signe de « lâcheté ». Le directeur de la fondation Jean-Jaurès évoque la fin d’une double illusion : « dans des pays qui cumulaient tradition démocratique et prospérité économique un mouvement irréversible était enclenché », et « la politique  et la démocratie étaient suffisamment dissociées pour que la crise de l’une puisse ne pas affecter l’autre ». C’est au moyen de la métaphore chimique qu’il retrace une évolution qui va de l’état solide à l’état gazeux. Dans les années 1980, la démocratie « a une forme : la bipolarisation ». Le clivage est clair, « le débat public est lisible et le comportement des électeurs prévisible », marqué par la fidélité à son camp et à sa classe. À partir des années 2000, on passe à l’état liquide, « la matière n’a plus de forme propre – elle prend celle du récipient dans lequel elle est plongée » : le clivage s’estompe sous l’effet des alternances et cohabitations. « Il est lézardé par l’émergence de la question européenne qui vient traverser la gauche et la droite – avec le référendum de 2005 en symbole. » Nombreux sont les Français à estimer qu’il « a perdu de son sens ». Le comportement électoral est plus volatil. À l’état gazeux il devient erratique : aux dernières élections, il y a eu autant d’électeurs socialistes pour voter à la primaire de la droite qu’à celle de la gauche. Instable, l’état gazeux est aussi explosif, et ce n’est pas « l’affaissement de la délibération » sous « le règne de la dictature de l’urgence » qui pourrait recréer du consensus. 

Populisme et démocratie

Cela dit, « les craintes liées à la démocratie ne sont pas nouvelles », comme le rappelle James Miller dans le dossier que la revue Papiers – la revue de France Culture – consacre à la question. Car « le projet démocratique, à la fois ancien et moderne, est intrinsèquement instable », ne serait-ce que parce qu’il est ouvert au conflit. « Bien que le consensus de l’après-guerre sur la signification et la valeur des institutions démocratiques libérales semble plus fragile que jamais, la démocratie prospère, sous forme de dissensions violentes, lors d’explosions de colère contre des élites lointaines et des ennemis fantomatiques. » Le politologue américain évoque le système des grands électeurs, qui fait de la présidentielle une élection au suffrage universel indirect, raison pour laquelle son pays fut le premier à engendrer le populisme. Lequel n’est pas forcément – selon lui – antinomique de la démocratie : sous la pression des événements, Robespierre n’a-t-il pas défendu « la nécessité d’une dictature » ? Et Rousseau qui avait eu l’audace intellectuelle de redéfinir la souveraineté en termes de démocratie, invoquait tout comme Jefferson après lui cette maxime latine : « Je préfère les périls de la liberté à la tranquille servitude ».

L’inquiétude démocratique

L’inquiétude démocratique est à la une de la revue Esprit, qui entreprend de relire Claude Lefort à la lumière de notre présent. Pierre Rosanvallon insiste sur sa théorie critique du totalitarisme, qui en faisait « une pathologie interne à l’idée démocratique », contrairement à Raymond Aron qui le voyait comme un illibéralisme radical. Justine Lacroix et Michaël Fœssel rappellent à cet égard comment l’auteur de L’invention démocratique a pensé « la tentation bureaucratique qui traverse les expériences révolutionnaires », donnant au concept de totalitarisme « une pertinence qui excède la description des régimes pour lesquels il a été formé ». À propos des droits humains, définis comme des « principes générateurs de démocratie », le philosophe n’en restait pas à la position libérale selon laquelle « des droits conçus de façon individuelle peuvent avoir des implications collectives. Sa thèse était que les droits de l’homme ont débouché sur la revendication d’un droit social parce qu’ils sont liés dès l’origine à la découverte d’« une dimension transversale des rapports sociaux, dont les individus sont les termes, mais qui confèrent à ceux-ci leur identité tout autant qu’ils sont produits par eux ». Olivier Mongin revient sur « l’intellectuel de revue », collaborateur régulier à Esprit, mais aussi à Socialisme ou barbarie, la revue de Castoriadis, ou aux Temps modernes. Là, Claude Lefort se confrontait à son contemporain, une tâche que les revues d’idées continuent d’assumer. C’est le sujet de la soirée organisée aujourd’hui dès 18H à la BNF par notre chaîne dans le cadre de la Nuit des idées : À quoi pensent les revues ? Autour de la revue Esprit, avec Anne-Lorraine Bujon, la rédactrice en chef et Michaël Fœssel notamment. Les détails sur la page du Journal des idées, FC.fr

Par Jacques Munier

Débat : À quoi pensent les revues ?, à la BnF I Richelieu Une soirée pour débattre du rôle des revues d’idées et de leur place dans le paysage intellectuel français, autour de la revue Esprit. Ouverture, Laurence Engel, présidente de la BnF Avec Anne-Lorraine Bujon, rédactrice en chef d’Esprit, Goulven Boudic, historien, Michaël Foessel, philosophe, Laurence Jung, chef du service Sciences sociales, BnF, et Carole Widmaier, philosophe. En partenariat avec France Culture  BnF I Richelieu 58 rue de Richelieu, Paris 2e 18h – 20h30 I Salle Émilie du Châtelet Entrée libre

La Nuit des idées avec France Culture à la BNF, site François Mitterrand : soirée spéciale de 18h20 à 23h, avec une « Battle » d’idées autour de débats animés par Hervé Gardette et Olivia Gesbert et deux Masterclasses en public. 

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