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Manifestation à Alep, avril 2013

La révolution syrienne

5 min
À retrouver dans l'émission

On l’a oublié aujourd’hui mais cette guerre contre les civils qui se poursuit en Syrie est venue écraser dans l’œuf une authentique révolution, un véritable printemps du peuple.

Manifestation à Alep, avril 2013
Manifestation à Alep, avril 2013 Crédits : M. Forster - Getty

« Qu’en est-il du soulèvement populaire syrien qui a éclaté au printemps 2011? Ce ne sont pas les images qui nous parviennent depuis sept ans qui nous en informent, elles sont insoutenables, Amnesty parle d’abattoir humain, les victimes sont montrées dépouillées de toute dignité. Jamais pareille exhibition ne s’était produite avant. Pas même à la libération des camps nazis. » C’est le collectif de documentaristes syriens Abounaddara qui s’exprime ainsi dans les pages idées de Libération. Outre que « ces images ne produisent pas les effets escomptés », elles soumettent les Syriens « à un régime représentatif qui les traite en violation du principe de dignité inscrit au fronton du monde ». 

Ne gaspillez pas le sang des martyrs

Cette phrase entendue dans le film Homs, chronique d’une révolte, de Talal Derki, en 2014, était prononcée par Abdel Basset Sarout, le jeune footballeur devenu activiste puis guerrier dans sa ville bombardée, alors qu’il est sur une civière, blessé, le pied déchiré, au printemps 2012. Catherine Coquio la cite dans sa contribution au colloque qu’elle a organisé avec Nisrine Al Zahre (EHESS) en décembre dernier à l’Université Paris Diderot : « Syrie, à la recherche d’un monde ». Au programme notamment, de nombreux intellectuels syriens, comme Yassin Al Haj Saleh, l’auteur de La Question syrienne (Actes Sud), des cinéastes et photographes ou des artistes, comme Najah Albukai, dont les images témoignent des conditions inhumaines et dégradantes dans les prisons syriennes, la torture, la malnutrition, la promiscuité, la saleté, « le système par lequel le régime brise les individus et rançonne leurs familles ».

A quoi bon encore le monde ?

Ses dessins rappellent furieusement ceux des prisonniers des camps de concentration nazis. L’occasion, parmi tant d’autres, pour l’historienne des génocides de nous remettre en mémoire la phrase d’un journal clandestin rédigé dans le ghetto de Lodz, en Pologne, par un Juif autrichien, Oscar Rosenfeld « A quoi bon encore le monde ? » Wozu noch Welt ? Le monde rêvé meilleur et celui, réel, qui assiste sans réaction à la destruction. L’histoire d’une guerre morale à l’intérieur de la guerre qui a été racontée pour le ghetto de Varsovie par un historien américain, Samuel Kassow, sous le titre  Qui racontera notre histoire ? Aujourd’hui, observe Catherine Coquio, cette histoire s’écrira en Syrie « bien sûr tout autrement : non pas à partir d’archives conservées dans des boîtes mises sous terre et exhumées, mais à partir d’une mémoire numérique et d’une exceptionnelle abondance de matériaux et d’archives, visuelles plus encore qu’écrites. Une abondance certes confondante, qui montre qu’un crime contre l’humanité peut se dérouler à ciel grand ouvert, être mille fois annoncé, montré et documenté de par le monde, sans provoquer de décision d’intervention de la part des puissants, et c’est une mauvaise nouvelle pour ce monde et pour tous. » L’historienne souligne en particulier que 

Dans la guerre aux civils que mène le régime syrien sous couvert d’une « guerre civile », l’acharnement contre les enfants, le corps féminin et les liens familiaux occupe une place singulière, et cela apparente la violence du régime à une violence génocidaire, ou plutôt à une destructivité génocidaire. C. Coquio

La « méthode d’offense intime érigée en système, qui ajoute à la destruction des corps le massacre des âmes » vise à en éradiquer scrupuleusement tout « espoir d’avenir et désir de liberté ». 

« Nous venons du futur »

Face à cet effacement de l’« horizon du sens », le témoignage des enfants persiste à s’écrire au futur, comme dans le film de Jalal Maghout projeté dans ces rencontres organisées à l’université Paris Diderot restées sans le moindre écho dans la presse : « Nous venons du futur ». Symétrique au nihilisme politique de Daech – avec le messianisme en moins – celui du régime est la signature de la guerre fanatique qu’il mène contre son peuple, l’enfermant dans le piège mortel de « deux nihilismes en miroir », comme l’a montré Yassin Al Haj Saleh » dans son intervention. L’autre piège au regard du monde est celui dénoncé par Nisrine Al Zahre : « En 2013 il y avait trois drapeaux dans le pays et les cadavres de Syriens flottaient sur toutes les chaînes du monde. Un abattoir aux enchères. » La linguiste s’offusque de cette dégradation par l’image du mouvement qui s’est auto-proclamé « révolution de la dignité » dans l’indignité d’une représentation uniquement victimaire. « Tout témoignage est vécu comme une humiliation » affirme-t-elle. « Ce que le régime génocidaire faisait durant des décennies et continue à faire perversement, cyniquement, actuellement en collaboration avec le monde entier, c’est de détruire notre représentation sur nous-mêmes. » Ces images de violence inouïe qui sont diffusées sans paroles, et sans la performativité d’une résistance à l’humiliation figent les victimes dans un statut qui « devient l’essence même de la tuerie ». Le siège des zones rebelles va dans le même sens : « nous coller à l’état physique, naturel des choses ». Pourtant, clame doucement Nisrine Al Zahre, « nous ne sommes pas comme ça, des réfugiés pour l’éternité ».

Par Jacques Munier

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