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Jean-Luc Nancy, septembre 1994

Le peuple et la démocratie

5 min
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La montée des populismes dans le monde invite à la réflexion sur les notions de peuple et de démocratie.

Jean-Luc Nancy, septembre 1994
Jean-Luc Nancy, septembre 1994 Crédits : L. Monier - Getty

« Populisme et démocratie forment un couple singulier – résume Jean-Luc Nancy dans les pages idées de Libération. Le premier récuse la péjoration que son nom représente pour la seconde, dont il dénonce l’hypocrisie. La seconde se dit seule forme légitime d’existence commune. Les deux s’affirment souverainement populaires. » Soulignant « l’indécision » de leurs sens respectifs à l’époque de « leur opposition virulente dans le discours ambiant », le philosophe se demande de quel « peuple » parlent « ensemble et séparément » populisme et démocratie. 

Le populus latin et le démos grec, qui malgré d’importantes différences se sont parfois traduits l’un l’autre, ont un trait commun : il s’agit de l’ensemble de ceux qui appartiennent à une collectivité organisée en tant que réalité publique (res publica –ce dernier mot est apparenté à populus).

Celle-ci est une totalité organique, qu’on l’identifie « comme cité, nation, patrie, Etat ou précisément République ». Le mot « peuple » est donc « une sorte de tautologie de l’appartenance », même si une distinction s’est faite entre l’autorité publique ou la représentation démocratique et la frange du peuple désignée comme populace ou « plèbe », une distinction où ne cessent de se jouer « des attractions et des répulsions ». Car, souligne Jean-Luc Nancy, l’identité du peuple et de la démocratie « est de raison, elle n’est pas donnée, il faut la concevoir et l’instituer », le dénommé « contrat social » ne va pas de soi, il s’apparente à « un processus d’accouchement : le peuple doit en somme se produire comme chose publique ou commune (communisme), alors même qu’en lui se presse une indomptable anarchie ». Cette contradiction est fondatrice, dès lors que la société n’est pas pensée comme un ordre donné, théocratique ou autoritaire, ou encore « nomocratique (patriotisme, nationalisme, autonomisme) ». On peut rappeler à ce sujet les pages célèbres de La phénoménologie de l’esprit où Hegel évoque le règne de la liberté absolue instauré par la Révolution française : le peuple régicide tue toute forme d’unité dans la personne du roi, devenu un temps roi des Français après avoir été le roi de France. Et lorsque le fondement de l’unité fait défaut, il n’y a plus ni France ni Français. C’est pourquoi Robespierre va s’employer à éliminer toute forme d’opposition afin de reconstituer l’unité du peuple. Mais – poursuit Jean-Luc Nancy – les représentations autocratiques font retour dans les moments de trouble et de crise de la démocratie. 

Lorsque se lève le ressentiment : l’échec de la démocratie donne du mécontentement, de l’aigreur et de la révolte au peuple qui ne se reconnaît plus comme peuple. Dès lors populisme veut dire démocratie vengeresse de son propre échec

Et c’est cet échec qu’il convient de scruter. Pour le philosophe, il renvoie au manque de réalité démocratique, dissoute dans « une gigantesque transformation des conditions de vie de toute la population humaine (et plus largement vivante). Cette transformation se nomme technique et comprend en elle aussi bien les techniques financières et juridiques que les techniques mécaniques, biologiques et informatiques », en gros ce que Foucault regroupait sous le concept de biopolitique. Au stade actuel, conclut Jean-Luc Nancy, « un état déjà sérieusement implosif ou explosif de cette transformation est atteint sur tous les plans : économie (enrichissement et appauvrissement exponentiels), écologie (ressources naturelles excédées), école (plus rien à enseigner que les techniques) » et les neurosciences appliquées à l’éducation. C’est pourquoi la tâche qui nous incombe désormais est de « refaire peuple », de « nous repeupler de toutes les façons imaginables ». 

Le gouvernement des élites

Une colère mondialisée, titre Philosophie magazine une série d’articles sur la montée des populismes aux Etats-Unis, en Italie, Grande-Bretagne, Allemagne ou Hongrie, dans le cadre d’un dossier sur le gouvernement des élites. En supplément, des extraits du livre prémonitoire de Christopher Lasch : La Révolte des élites et la trahison de la démocratie. Le titre est une référence directe à l’ouvrage de José Ortega y Gasset, La Révolte des masses, écrit en 1930. À l’époque, c’étaient elles « qui étaient considérées comme la menace contre l’ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale », écrit l’historien et sociologue américain, qui dénonce des élites déconnectées des réalités, « coupables de ne servir que leurs intérêts et de ruiner l’idéal de la démocratie ». Dans la page Débats de La Croix, Jean-Yves Camus revient sur la comparaison faite par Emmanuel Macron entre la situation actuelle en Europe et celle des années 1930, qu’il trouve contestable, et il pointe l’intérêt politique du président à apparaître comme le champion des « progressistes » face au camp des « populistes ». Et l’accès au pouvoir de partis qui partagent un même rejet de la démocratie libérale n’est-il pas aussi une conséquence du ressentiment provoqué par l’idéologie du « premier de cordée » ?

Par Jacques Munier

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