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André Bazin Écrits complets Éditions Macula

Rouvrir Bazin

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C’est un événement éditorial : la publication des Écrits complets du grand critique de cinéma André Bazin, cofondateur des Cahiers du cinéma et figure tutélaire des jeunes cinéastes de la Nouvelle Vague.

André Bazin Écrits complets Éditions Macula
André Bazin Écrits complets Éditions Macula

Pour commencer, un double coup de chapeau : aux éditions Macula qui ont réalisé cette performance – 2700 articles, 5 index, un appareil critique complet, près de 3000 pages en 2 forts et élégants volumes sous coffret. Et chapeau à l’auteur de cette édition, Hervé Joubert-Laurencin, professeur d’esthétique et d’histoire du cinéma à l’université Paris Nanterre, qui depuis plus de vingt ans collecte le moindre article en vue de constituer une base de données pour les chercheurs dont cette publication est l’heureux aboutissement. Les éditions du Cerf avaient publié en quatre tomes un ensemble d’une soixantaine de textes sous le titre Qu’est-ce que le cinéma ? soit une toute petite partie de l’œuvre d’André Bazin, un ouvrage de référence qui aura contribué à sa notoriété internationale, publié juste après sa mort prématurée en novembre 1958. 

Le rôle de la critique

L’extraordinaire prolixité du critique s’est illustrée dans de nombreuses publications, du Parisien libéré où il tenait la rubrique cinéma, à la revue Esprit, en passant par L’Écran français, les Cahiers du cinéma, et plusieurs hebdomadaires, dont ceux qui allaient devenir Télérama et L’Obs. Dans son introduction aux Écrits complets, Hervé Joubert-Laurencin rappelle sa conception de la critique : « Le critique – écrivait Bazin – part du résultat, de l’œuvre achevée. Il a pour mission non pas tant de l’expliquer que d’en épanouir la signification (ou plutôt les significations) dans la conscience et l’esprit de son lecteur », en somme, de « prolonger le plus loin dans l’intelligence et la sensibilité le choc de l’œuvre d’art ». Et l’architecte de cette édition des Écrits détaille les soubassements de l’acuité argumentée du jugement, et l’armature théorique de cet « historien de l’art publiant dans les colonnes du Parisien libéré ». En faisant le lien avec la pensée du cinéma qui voit le jour en son temps et va entrer en résonnance avec ses propres conceptions. En particulier la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, qui s’empare du sujet dans une conférence à l’IDHEC, publiée dans Les Temps modernes, la revue où Bazin avait notamment donné un article sur « La technique de Citizen Kane ». Merleau-Ponty insiste sur le caractère contemporain de cette nouvelle façon de faire de la philosophie – la phénoménologie – avec l’âge du cinéma, il y voit plus qu’une coïncidence, un « commun rapport au monde », qu’exprime la notion de « point de vue » dans l’exemple du train qui démarre : « Si je joue aux cartes dans mon compartiment, c’est le train voisin qui démarre. Si, au contraire, je cherche des yeux quelqu’un dans le train voisin, c’est alors le mien qui démarre. À chaque fois nous apparaît fixe celui des deux où nous avons élu domicile et qui est notre milieu du moment. » Commentaire d’Hervé Joubert Laurencin : « Le cinéma comme milieu du moment, ici-et-maintenant décalé sur la voie d’en face, faisant sortir du faux dilemme entre point de vue capté et point de vue construit puisqu’un film contient toujours les deux : quelle belle idée ! ». C’est ainsi qu’on a pu mettre en regard La Phénoménologie de la perception et le texte de Bazin sur l’Ontologie de l’image photographique *. Si le critique n’est pas toujours tendre avec le cinéma de Jean-Paul Sartre – les films qu’il a scénarisés ou qui adaptent ses œuvres – dans son texte sur Le Dictateur, où Chaplin pastiche Hitler, il recycle « tout le vocabulaire de l’existentialisme sartrien » : néant, existence, essence, etc. 

Le néoréalisme italien

Et c’est en somme une traversée au long cours dans l’esprit du temps que nous offrent ces deux volumes denses, et pas seulement dans l’histoire pourtant riche du cinéma des années 45 à 60. Si sa disparition prématurée l’a empêché d’accompagner les débuts de la Nouvelle Vague, qu’il a en quelque sorte couvée par sa pensée, André Bazin a été dès le début attentif au courant du néoréalisme italien. Dans sa Défense de Rossellini, alors que certains critiques transalpins se demandent s’il est encore ou même s’il a jamais été néoréaliste, il livre une définition limpide du réalisme au cinéma :

L’artiste réaliste traditionnel (Zola par exemple) analyse la réalité puis en refait une synthèse conforme à sa conception morale du monde, tandis que la conscience du metteur en scène néo-réaliste la filtre. 

Dans Voyage en Italie, où Naples n’apparaît « que de façon incomplète et fragmentaire », c’est la conscience du personnage principal qui filtre la réalité, et c’est ainsi que l’image restituée « demeure globale ». Avec Rossellini, « le néo-réalisme retrouve naturellement le style et les ressources de l’abstraction. 

Respecter le réel n’est pas en effet accumuler les apparences, c’est au contraire le dépouiller de tout ce qui n’est pas l’essentiel, c’est parvenir à la totalité dans la simplicité.

Bazin insiste également sur « le démon de la mobilité », du cinéaste italien, en particulier dans « l’hallucinante marche à la mort du gamin d’Allemagne année zéro ». Une leçon qui n’aura pas échappé à Gilles Deleuze, auquel elle a inspiré l’articulation des deux états du cinéma : « l’image-mouvement » et « l’image-temps ». 

Par Jacques Munier

* Jean-François Chevrier, "Deux notes sur André Bazin", Ouvrir Bazin, H. Jourbert-Laurencin (dir.) avec D. Andrew, L'Œil

Revue Critique n° 857 : André Bazin. Le regard inépuisable

André Bazin est l’auteur célébré d’une œuvre restée largement méconnue. Peu de lecteurs, jusqu’à ce jour, se sont aventurés au-delà de Qu’est-ce que le cinéma ?, vite devenu un classique. Aussi la publication, longtemps attendue, des Écrits complets est-elle un événement intellectuel autant qu’éditorial : avec les trois volumes parus aux Éditions Macula sous la direction d’Hervé Joubert-Laurencin, c’est tout Bazin qui nous est offert ; et notre lecture de ce génial initiateur en est bouleversée.
Critique tenait à accompagner cette redécouverte qui n’a rien d’une exhumation nostalgique, tant les textes de Bazin sur le cinéma et l’image filmique, mais aussi sur la télévision et l’audiovisuel, sont d’une brûlante fraîcheur, comme l’illustrent les contributions d’Antoine de Baecque, Emmanuel Burdeau, Marc Cerisuelo, Marco Grosoli, Jean-Louis Jeannelle, Patrizia Lombardo et Jean Narboni.
Retour à Bazin ? Non pas. Mieux vaudrait dire, après Kierkegaard : « reprise en avant », avec Bazin, de la question des images mouvantes et de leur place dans nos vies. Présentation de l'éditeur

Sommaire

Patrizia LOMBARDO : D’art et d’essai
Antoine DE BAECQUE : André Bazin et la politique des auteurs
Marc CERISUELO : Tout Bazin

ENTRETIEN Jean NARBONI : Implacable splendeur

Marco GROSOLI : Bazin et ses lecteurs
Emmanuel BURDEAU : Éternité et reportage. André Bazin devant la télévision
Jean-Louis JEANNELLE : De Fantômas à la téléréalité. La grande aventure de l’audiovisuel

Chroniques

6H45
10 min

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