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Au sommet du G7, 08/06/2018

La com’ politique à l’ère du soupçon

6 min
À retrouver dans l'émission

Un tweet présidentiel américain a suffi à torpiller les laborieux résultats du G7 sur le commerce.

Au sommet du G7, 08/06/2018
Au sommet du G7, 08/06/2018 Crédits : J. Denzel - AFP

La « faille » géopolitique ouverte par le retrait américain « accélère aujourd'hui le déclin de l'Occident dans le monde et le retour de la Chine », estime Dominique Moïsi dans Les Echos

En l'espace de quelques jours, du sommet du G7 au Canada à sa rencontre historique avec Kim Jong-un à Singapour, Trump aura réussi l'exploit de se couper de ses alliés démocratiques et de se rapprocher, de manière très probablement illusoire, d'un des régimes les plus despotiques et imprévisibles de la planète.

Le centre de gravité du monde s’est déplacé vers l’Extrême-Orient, la question nord-coréenne n’étant qu’« un sous-produit des tensions croissantes qui marquent la relation entre Pékin et Washington – sur le plan commercial, en mer de Chine et ailleurs » relevait déjà Alain Frachon dans Le Monde. Comme un effet collatéral – et paradoxal – l’attitude américaine profite à la puissance émergente, alors qu’elle multiplie les nuisances avec les alliés historiques et politiques. « Au fil des semaines, crise après crise, de la lutte contre le réchauffement climatique jusqu'au traité sur le nucléaire iranien, l'Amérique s'isole toujours davantage – souligne Dominique Moïsi. Ce n'est plus « l'Amérique d'abord », c'est « l'Amérique seule ». Avec cette question centrale : les Etats-Unis sur le déclin peuvent-ils se passer d'alliés à l'heure de la montée en puissance de la Chine ? » 

L'ère du "clash"

Dans ce contexte, on peut s’interroger sur un autre aspect non moins central de la politique américaine, comme le fait Christian Salmon dans Mediapart, avec un article très documenté sur l’évolution de la communication présidentielle, du « spin » au « clash »  ou comment la communication a tué la politique aux Etats-Unis.

C’est l’histoire d’une dépolitisation sans précédent, un putsch à bas bruit accompli par un groupe de spin doctors qui ont réalisé un véritable hacking idéologique imposant à l’univers de la politique des normes, des codes et une rationalité propre, substituant les lois du « stage craft » (l’art de la mise en scène) à celles du « state craft » (l’art de gouverner).

Le spécialiste du storytelling montre comment on est passé de l’ère du baratin en guise de « vision du monde », à celle du « clash-tweet qui fait du buzz ». Ce n’est plus exactement le temps où le conseiller de Georges W. Bush – Karl Rove – pouvait affirmer à un journaliste : « Nous sommes un empire et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité », notamment après le 11-Septembre avec le récit du « choc des civilisations » et de « l’empire du mal ». Aujourd’hui, « Steve Bannon, le stratège de Trump, ne s’est pas embarrassé d’une histoire à raconter, sa stratégie post-narrative s’inspire de la doctrine militaire mise en œuvre lors de l’invasion de l’Irak en 2003 – « Shock and Awe » (choc et effroi) – qui consiste à paralyser la perception du champ de bataille par sa puissance de feu. » On est donc passé de la république du Spin – tordre la réalité à son avantage dans les médias – à l’empire du Clash, à l’ère « de Twitter, de la téléréalité et des Big Data ». 

La fin de la politique?

En termes politiques et sociaux, l’addition est lourde : derrière le bouffon en chef « capable de capter l’attention des Américains de base et des exclus du système qu’il divertit et venge par ses rodomontades, ses grossièretés et ses tweets compulsifs… s’activent les déconstructeurs de l’État, animés d’une passion de la déréglementation ». L’État fédéral détricoté, « département par département, règlement après règlement… En tête de liste, l’immigration, un sujet inflammable par excellence. Le muslim-ban a déclenché le chaos dans les aéroports et jeté des milliers de manifestants en colère dans les rues. Quand on a demandé à Bannon pourquoi il avait choisi un vendredi pour promulguer ce décret. « Eh bien… c’est pour ça, répond Bannon. Pour que les excités prennent d’assaut les aéroports et se déchaînent. » Du storytelling à la logique du clash et à la panique organisée, une logique « basée sur la provocation, la transgression, la surenchère est en train de dévorer la politique » conclut Christian Salmon. À ce jour, c’est désormais le soupçon qui « a envahi l’économie des discours. 

Le narrateur est discrédité. L’électeur est averti. L’intrigue est éventée. Le terme fake news ne désigne pas seulement la multiplication des « fausses nouvelles » sur les réseaux sociaux, c’est le flambeau du soupçon.

Une constante malgré tout dans ces évolutions depuis la télévision : l’art et la manière de mentir. On peut lire dans la revue Feuilleton l’article de l’historienne Jill Lepore sur la première agence de consulting politique aux Etats-Unis, en Californie, liée aux Républicains. Sa méthode et son credo : 

Prétendre incarner la voix du peuple. Considérer la subtilité comme un ennemi. Bannir toute explication. Privilégier un thème unique. Ne pas hésiter à se répéter. Utiliser la rime, voire l’anaphore.

Une histoire qui avec sa coloration sépia pourrait prendre des allures de conte aimable mais qui montre bien les vieilles ficelles de la communication politique. Par exemple : « attaquer, attaquer sans cesse », car une campagne sur la défensive est vouée à l’échec.

Par Jacques Munier

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