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Place de la République à Paris, 10 mars 2019

Algérie : y a-t-il un président dans l’avion ?

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Le ministre de l’Enseignement supérieur a décidé d’avancer à ce dimanche 10 mars la date des vacances de printemps prévues le 21 mars. Et dans la soirée, l'avion présidentiel faisait retour à Alger.

Place de la République à Paris, 10 mars 2019
Place de la République à Paris, 10 mars 2019 Crédits : Getty

Pour le site d’information Tout sur l’Algérie, relayé par Courier International, cette décision « constitue sans doute le premier grand test pour la mobilisation populaire après le succès des marches pacifiques ». La réponse des étudiants ne s’est pas fait attendre : ils ont lancé des appels « à occuper les facultés et à retourner à la fac dès dimanche ». Les enseignants, les lycéens, commencent également à rejoindre le mouvement. Par ailleurs, le site de l’hebdomadaire Le Point relève un « succès mitigé » de la mobilisation suite au mot d’ordre de grève générale. Si à Alger, les transports publics sont à l’arrêt, et que de nombreux commerçants ont baissé leur rideau, « la plupart des administrations semblent fonctionner, de même que les entreprises privées ». Dans les mairies de la région d’Annaba, la quatrième ville du pays, les personnels ont cessé le travail. Et à Béjaya, en Kabylie, un syndicaliste a évoqué à l’AFP une « paralysie totale de la ville ». 

Où va l’Algérie ?

Dans ses pages Débats L’Humanité se demande « où va l’Algérie ? » Kader Abderrahim estime que, dans la situation actuelle, les trois piliers du régime – le clan Bouteflika, l’armée et les oligarques – se sont mutuellement « neutralisés » pour assurer « l’immobilisme ». Mais le politologue relève des « craquements dans la hiérarchie militaire. Si dans les années 1960-1970, il y avait 20 colonels qui exerçaient leur monopole sur la politique, aujourd’hui il y a 300 généraux et 1200 colonels, dont la majorité a reçu une formation universitaire. Si un consensus est facile à obtenir avec 20 officiers supérieurs, qu’en est-il avec 1500 ? » D’où le fait, selon lui, que « L’armée et le peuple pourraient être les arbitres d’un jeu qui s’ouvre et dans lequel les rapports de force comptent autant que la capacité de mobilisation. » Sur le site de Marianne, Alice Schwarzer évoque le double combat des femmes algériennes : « celui pour une vraie démocratie et celui pour leurs droits de citoyennes. Ce moment est capital pour elles. » Pour en finir avec un droit de la famille qui leur donne « un statut d’enfant », affirme la journaliste et féministe allemande, spécialiste de l’Algérie. C’est pourquoi on les voit prendre possession de l’espace public. D’autant que les islamistes sont en embuscade. Comme en témoigne notamment le port du foulard : « pendant la guerre civile et les années noires algériennes, elles ont subi une terrible pression pour remettre le foulard. Depuis, beaucoup de ces femmes l'ont conservé. » Aujourd’hui on peut voir « des jeunes étudiantes dans des universités le porter ». La journaliste qui les a rencontrées les a trouvées « ouvertes, intéressées par le féminisme » mais oublieuses du fait « que ce foulard, qui est revenu en 1979 avec la révolution iranienne, est un drapeau politique. » 

Pour en finir avec la dictature

Dans l’hebdomadaire, l’écrivain Boualem Sansal suggère aux jeunes manifestants trois mesures pour en finir avec la dictature : « un engagement ferme en faveur de la laïcité ; l'abrogation immédiate du code de la famille, et la reconnaissance que l'Algérie est un pays francophone, car le français lui appartient aussi (c'est « un butin de guerre », disait Kateb Yacine) et parce qu'il est une fenêtre sur le monde et un puissant moyen d'accès à la connaissance moderne ». Dans Le Monde, Kamel Daoud revient sur la personnalité d’ Abdelaziz Bouteflika. 

Le roman politique algérien aime collectionner les anecdotes sur le caractère rancunier de cet homme, son ancienne ambition devenue colère après qu’il a été écarté, chassé du pouvoir en 1981, ses blagues racontées aux visiteurs étrangers, dépeignant les Algériens sous le pire des portraits, ses grimaces et ses envolées égocentriques. C’était au temps où il parlait.

L’écrivain évoque ses mots rares et « les images désastreuses d’une décomposition en live, que son frère surveille comme monteur d’images à la télévision publique. » Une époque qui « est aussi celle de l’inflation des titres : « Son Excellence », « Fakhamatouhou ». « Il faut traduire « Sa Grandeur ». Le mantra est obligatoire dans la bouche de chaque ministre, de chaque haut fonctionnaire, en prologue ou en conclusion de chaque déclaration publique, de chaque annonce de projet. Ceux qui ne sacrifient pas à l’usage finissent mal. En témoigne un journaliste de la télévision nationale qui, oubliant le titre, se fit remercier. » L’écrivain estime que « Son règne est aussi celui d’une kadhafisation lente du pays depuis son élection après la guerre civile : destruction des institutions, encanaillement généralisé de l’Etat, de ses hommes, concentration abusive des pouvoirs, monarchisation. » L’exécutif en a subi les conséquences : « on a très vite remplacé le chef du gouvernement, comptable devant le Parlement, par un premier ministre comptable devant le Palais ». 

La grande tradition d’un pouvoir collégial, sous la forme d’un « cabinet noir » ou de « décideurs » à Alger, version occulte du consensus, a fini en palais peuplé de courtisans, de clans, de clowns et de courtiers. Une galaxie autour d’un homme et surtout de son frère, devenu le régent de la République.

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
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