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La Ghouta, 22 février 2018

"Images malgré tout"

5 min
À retrouver dans l'émission

Une image peut-elle nous aider à mieux saisir notre histoire ?

La Ghouta, 22 février 2018
La Ghouta, 22 février 2018 Crédits : Mohammed Badra - Maxppp

C’est la question posée par Georges Didi-Huberman dans son livre Images malgré tout (Les Éditions de Minuit) à propos de quatre photographies prises clandestinement en août 1944 par les membres du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau pour attester le processus d’extermination. Comment l’inimaginable peut-il être documenté par des ressources qui en appellent à l’imaginable, et quel statut leur conférer dans la connaissance historique – notamment comme archive – telles étaient les questions débattues par le philosophe, qui soulignait notamment, « avec Hannah Arendt la place de l’imagination dans la question éthique ». Une manière de réinterpréter « notre malaise dans la culture sous l’angle de l’image à l’époque de l’imagination déchirée ». 

Face à l'urgence

Aujourd’hui, avec l’afflux constant d’images terribles provenant de Syrie, la question se pose également en matière d’information. _Courrier international_consacre un lourd dossier à cet aspect dérivé de la guerre atroce contre les civils qui s’y mène dans l’angle mort de l’opinion publique et dont les images sont devenues les plus puissants relais, faute de pouvoir désormais mener l’enquête dans le chaos organisé par le régime de Damas et ses soutiens russe et iranien. La position de la rédaction est sans ambiguïté : oui, il faut montrer l’horreur, au risque d’abaisser le seuil de tolérance à la violence, car il s’agit avant tout d’information. Le mépris de toute espèce de légalité internationale manifesté à l’égard de la résolution de l’ONU imposant un cessez-le-feu humanitaire pour acheminer nourriture et médicaments aux populations assiégées de la Ghouta prescrit le devoir éthique de documenter sans relâche les crimes de guerre qui se déroulent jour après jour à ciel ouvert dans cette banlieue de Damas. La géopolitique peut attendre face à l’urgence morale. Luc Briand, chef du service iconographie de Courrier international, rend compte des débats permanents occasionnés par la publication d’images violentes qui témoignent « que, à chaque fois, les frontières du montrable sont bousculées ». Le journaliste admet que « la photographie, c’est un cadre à un instant donné. Elle ne peut pas toujours être le résumé d’une réalité complexe. Dès lors, concernant la photo de la semaine, nous nous posons cette question supplémentaire : représente-t-elle ce que nous savons des faits dans leur ensemble ? Ou bien n’est-elle que la reproduction d’un événement plus ponctuel, plus anecdotique ? » 

Une question qui s’est posée suite aux bombardements dans la Ghouta orientale, avec notamment ce débat autour de deux photos : « le portrait d’une fillette syrienne blessée, la tête bandée, regardant fixement l’objectif et un instantané dans le vif de l’action, qui montre un infirmier soignant un enfant dans un hôpital de fortune. Nous avons finalement opté pour cette seconde image qui évoque le degré d’urgence que peuvent ressentir les civils dans cette enclave. » (Voir photo ci-dessus)

La représentation des victimes

Et s’ajoute en l’occurrence au dilemme éditorial la lancinante question de « la représentation des victimes ». « Chaque nouvelle image repose la question de la dignité, et parfois, de façon plus dangereuse, de la beauté ou de l’esthétique de la douleur, face à laquelle nos réflexions et nos acquis sont perturbés. Même si ces images ont parfois des références picturales que nous connaissons, nous évitons cette représentation des victimes. Mais pourrait-on avoir connaissance des attaques chimiques sur des victimes innocentes en Syrie sans montrer les cadavres d’enfants dont on voit nettement les visages ? Fait-on un affront aux familles en voulant exposer l’injustice d’un massacre ? La notion de dignité résiste-t-elle à l’horreur et à la nécessité d’informer ? » Des questions qui n’ont pas de réponses univoques. Après l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016, dans son diaporama régulier – la semaine en images – l’hebdomadaire avait diffusé la photo d’une peluche sur le trottoir. « Il s’agit d’une trace de cet événement, qui fait appel à notre imaginaire. » 

En première ligne, les photographes de presse ont payé un lourd tribut à la liberté d’informer, à commencer par leur intégrité émotionnelle. Moises Saman, figure de l’agence Magnum en Afghanistan, en Irak, au Salvador ou encore en Libye revient sur certaines de ses images les plus marquantes, sur le sens   qu’il donne à son métier et sur un épisode particulièrement difficile après le crash de l’hélicoptère à bord duquel il se trouvait en Irak en 2014. « Il y avait le  choc d’avoir survécu à l’accident alors que beaucoup d’autres étaient morts, mais aussi la dangerosité de la situation où nous nous trouvions, car la zone de l’accident était cernée par l’État islamique. L’hélicoptère en question évacuait des membres de la minorité yézidie fuyant le Sinjar. » Laurène Daycard a mené l’enquête pour Mediapart au nord de l’Irak où cette communauté, victime de Daech, est désormais cantonnée dans des abris de fortune, oubliée de l’aide internationale et des ONG. Sa religion issue du très ancien zoroastrisme la maintient dans l’angle mort des pouvoirs publics irakiens. Pas de pétrole et peu d’influence politique à Bagdad semblent avoir scellé son sort.

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

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