LE DIRECT
 Karl Kraus, Berlin, 1921

Karl Kraus, l’enragé

5 min
À retrouver dans l'émission

Une biographie de Karl Kraus par Jacques Le Rider vient de paraître aux éditions du Seuil, qui retrace le parcours de cette figure centrale de la Vienne fin de siècle, pamphlétaire redouté et pourfendeur des compromissions de la presse inféodée au pouvoir de l’argent.

 Karl Kraus, Berlin, 1921
Karl Kraus, Berlin, 1921 Crédits : Studio Joel Heinzelmann - Getty

« Un enragé », le terme est de Walter Benjamin qui lui a consacré un essai, publié en quatre livraisons dans la Frankfurter Zeitung en mars 1931 et depuis peu disponible en français aux éditions Allia. On peut s’étonner avec Jacques Le Rider qu’un journal, l’un des plus prestigieux en Allemagne, ait accepté « un texte si long, si dense et si critique envers la presse. » Walter Benjamin y écrit au sujet de Kraus que « le simple nom d’opinion publique suffit à lui faire froid dans le dos. Les opinions sont affaire privée. Le public ne s’intéresse qu’à juger. Or c’est justement le rôle de l’opinion publique fabriquée par la presse que de dépouiller le public de sa capacité de juger ». La presse ajoute-t-il « n’exige pas seulement que le véritable événement soit la nouvelle de l’événement ; elle provoque cette identité inquiétante qui donne systématiquement l’impression que l’annonce des faits précède leur accomplissement ». À quoi s’ajoute selon Jacques Le Rider que « le journalisme est la colonie pénitentiaire de la langue où celle-ci est réduite à un usage communicationnel et informatif et se dégrade en bavardage, en verbiage, en phraséologie »… 

Les Derniers Jours de l’humanité

La Grande guerre lui apporte une terrible confirmation du rôle manipulateur de la presse, qui a permis « d’amener l’humanité à ce niveau d’absolu manque d’imagination qui l’a rendue capable de déclencher une guerre d’extermination contre elle-même ». Et le conflit mondial lui impose momentanément le silence : sa célèbre revue Die Fackel suspend sa parution, ce qu’il justifie en dénonçant l’engagement volontaire des écrivains, coupables d’avoir eu « l’héroïque pensée de se réfugier là où, aujourd’hui, on est le plus à l’abri : dans la phraséologie ». Et d’ajouter : 

Que celui qui a quelque chose à dire s’avance et se taise.

Pour lui, la déflagration est « une apocalypse annoncée » depuis la Belle Époque : « la presse, la politique et la modernisation capitaliste ont répandu dans la culture, et d’abord dans la langue, des poisons mortels… La guerre mondiale n’est que l’aboutissement, l’accélération et l’intensification de la machine infernale de destruction du monde » qu’il s’emploie à dénoncer depuis longtemps, résume Jacques Le Rider. Vienne est alors minée par les conflits sociaux, le nationalisme et l’antisémitisme, les libéraux qui soutiennent la position hégémonique des Allemands d’Autriche n’ont pas pris la mesure de la question des nationalités dans l’empire des Habsbourg. Dans un article prémonitoire sur la mort de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, Karl Kraus désigne l’Autriche comme « la station d’essais de la fin du monde ». L’hécatombe lui inspire l’un des textes les plus singuliers qui lui soient consacrés : Les Derniers Jours de l’humanité, une pièce d’un genre nouveau – la tragédie satirique – où le montage de « passages méditatifs et métaphysiques » et de coupures de journaux ou d’extraits de discours officiels voisinent avec « des tableaux de farce grotesque et grinçante, à mi-chemin entre le Grand-Guignol et Ubu Roi ». 

Génie de l'aphorisme

Dans la trajectoire météorique de Karl Kraus, un autre registre d’écriture tient une grande place : celui de l’aphorisme assassin. À cet égard, Roland Barthes a pu le comparer à Léon Bloy, notre « entrepreneur de démolitions », notamment sur ce point commun : « l’érotique du langage, pratiquée avec fureur, dont ils nous font encore aujourd’hui partager l’emportement ». Avant la grande presse libérale, la première cible de Karl Kraus fut le milieu littéraire de la Jeune Vienne, autour des figures d’Hofmannsthal, de Schnitzler, Hermann Bahr et quelques autres. Dans son pamphlet La Littérature démolie, au-delà de ce qu’on pouvait dénigrer comme « du snobisme ou de l’affèterie », il s’en prend à la posture de la décadence : 

Vienne est le territoire spirituel de ces poètes choyés par un destin bienveillant qui mit dans leur berceau la grisette des faubourgs, et si parcimonieux qu’ils espèrent pouvoir se contenter toute leur vie avec quelques touches d’atmosphère viennoise. 

Ailleurs, il raille les rencontres au café Griensteidl de « notre jeune Autriche où les talents sont assis tellement serrés autour d’une table qu’ils s’empêchent mutuellement de grandir »… Mais comme le montre Jacques Le Rider, le principal combat de Karl Kraus fut celui qu’il mena au nom de la langue contre les manipulations et l’asservissement qu’elle permet. Sur un ton plus léger que les anathèmes dont il est coutumier, voici une recommandation à méditer : 

Les notices d’utilisation de la langue devraient être écrites de manière assez illisible pour qu’elles inspirent un peu de respect au locuteur, comme une ordonnance au patient. Avec le doute, qui est le meilleur des maîtres, on aurait déjà beaucoup gagné : plus d’une parole resterait inexprimée.

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

Les Enjeux internationaux

Allemagne : Angela Merkel résistera-t-elle au test bavarois?
L'équipe
Production
À venir dans ... secondes ...par......