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Le serment du Jeu de paume

Quand dire c’est faire

5 min
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Serment des « gilets jaunes » au Jeu de paume, éléments de langage des politiques, fausses nouvelles : la langue et ses usages sont à l’avant-scène de l’actualité.

Le serment du Jeu de paume
Le serment du Jeu de paume Crédits : Getty

C’est ce qu’on appelle son caractère « performatif ». Quand un président déclare la séance ouverte ou qu’un maire prononce un mariage, ils ne se contentent pas de constater un fait, ils le réalisent. Il y faut certaines conditions : en l’occurrence, le respect d’une procédure établie, le cadre institutionnel et spatial, le rôle ou la fonction reconnus de la personne habilitée… Ou encore les circonstances historiques. Lorsque Mirabeau déclare à l’envoyé de Louis XVI qui veut faire évacuer la salle du Jeu de paume « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes », il réalise, il rend effective la nature politique du mot « peuple », jusqu’alors connoté négativement et assimilé à la « plèbe ». C’est si vrai que, quelques jours avant, le 16 juin 1789, les députés du tiers état réunis en Assemblée des communes ayant décidé du vote par tête et non par ordre, la question se pose de nommer cette assemblée qui refuse la division en ordres. Deux propositions sont alors soumises aux voix : « Assemblée nationale » ou « Assemblée des représentants du peuple français », qui est celle de Mirabeau. Comme le rappelle Gérard Bras dans la dernière livraison de la revue Écrire l’histoire (CNRS Éditions) « L’énorme majorité des députés, 491 contre 90, trouve que cette dernière dénomination est un piège tendu au Tiers : ce serait reconnaître n’être qu’une fraction de la nation. » Si rétrospectivement nous pouvons la considérer au contraire comme un « événement de langage qui réalise la promotion d’un terme sous l’égide duquel les masses interviendront dans la délibération publique », à l’époque le mot peuple ne désigne pas « le sujet de droit, l’être métaphysique qui, en juin 89, n’est pas encore né » mais plutôt « un nom de la domination, non pas de l’émancipation ». Et il apparaît pour certains « scandaleux » que la plebs, la populace, « prétende être populus » au sens latin des institutions romaines. Le débat qui s’ensuit est éclairant sur la puissante performativité du terme, qui va s’imposer comme attributaire d’une autre notion émergente à l’époque : celle de « souveraineté ». Si le peuple est réputé synonyme de divisions, toujours à la merci des démagogues – on dirait aujourd’hui des populistes – qui au fond ne visent qu’à « maintenir les dominés dans leur état » en exaltant « comme qualités populaires ce qui conforte la domination subie », pour Mirabeau, c’est précisément l’équivocité du nom de peuple qui est sa vertu politique majeure, en tant que « pluralité d’expériences collectives ». Le débat sera tranché lors de l’adoption de la Déclaration des droits naturels, où l’on considère qu’il n’y a de peuple que « constitué » par l’acte qui en fait un sujet de droits. Ceux-ci le définissent alors comme l’entité politique ayant « le droit de faire les lois et de n’être soumis qu’aux lois ». Et c’est la voie qui confère au mot peuple le sens « d’une politique de non-domination ».

Actes de langage

C’est le philosophe John L. Austin qui a inventé la notion de « performativité » pour certains énoncés linguistiques dans le cadre d’une pragmatique du langage développée notamment dans son livre Quand dire, c’est faire. Aujourd’hui, Barbara Cassin a poussé l’enquête dans un livre paru chez Fayard sous le titre Quand dire, c’est vraiment faire : Homère, Gorgias et le peuple arc-en-ciel. Elle en parle dans Libération.fr. Après la psychanalyse, la sophistique des anciens Grecs, la traduction, l’helléniste et philologue a eu l’occasion d’observer les effets des « actes de langage » lors des séances de la commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud. 

Le caractère public de cette parole impliquait la honte de ceux qui devaient tout dire de leurs crimes, condition pour qu’ils soient amnistiables.

Un partage qui « devait servir à construire un passé dont on n’aurait rien su autrement » en l’absence d’archives, un passé commun devenu « le socle de la nation à construire ». Pas forcément pour reconstituer la vérité « mais, pour reprendre les termes de Desmond Tutu, assez de vérité pour fabriquer le peuple arc-en-ciel. Ces milliers d’auditions à travers tout le pays, retransmises à la télévision, ont fabriqué, performé, la nation rien qu’en parlant. » Barbara Cassin deviendra en octobre 2019 la cinquième femme, sur 36 membres, à siéger à l’Académie française. Sur le modèle des Maisons de la sagesse qui dans le monde arabo-musulman du Moyen Âge ont conservé et transmis par la traduction les savoirs antérieurs, grecs et perses, dans tous les domaines, elle a contribué à mettre en place des lieux d’écoute et d’échange pour favoriser par la continuité d’une transmission culturelle l’accueil des réfugiés. La dernière livraison de la revue L’autre est consacrée au plurilinguisme des enfants de migrants, et en particulier à un nouvel outil d’évaluation de leurs compétences en langues maternelles. Car elles sont essentielles pour s’investir dans la langue d’adoption, et elles sont un indice sûr de la transmission familiale et culturelle, constitutive de chacun d’entre nous.

Par Jacques Munier

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