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Manifestation des "gilets jaunes", Paris 16 février 2019

La passion de l’égalité

5 min
À retrouver dans l'émission

Au terme de trois mois de mobilisation des « gilets jaunes », c’est l’heure des bilans.

Manifestation des "gilets jaunes", Paris 16 février 2019
Manifestation des "gilets jaunes", Paris 16 février 2019 Crédits : Getty

Le quotidien La Croix sort aujourd’hui une édition spéciale : 18 pages consacrées au diagnostic et aux solutions, avec notamment l’analyse du philosophe italien Gianni Vattimo qui fait un parallèle éclairant avec le Mouvement 5 étoiles. Il relève dans les deux cas l’absence de structuration politique : « les individus se révoltent, font masse, mais ne s’organisent pas. Ils n’appartiennent pas. On est devant un phénomène d’individualisme collectif. » Selon lui, cette situation reflète « une sorte de fracturation de toute forme de sociabilité », liée à l’érosion des collectifs de travail. « Il n’y a plus ni classe, ni conscience de classe. Le travail a été fragmenté, pulvérisé. Chacun est tout seul en face du système de la production et de l’exploitation. Et l’individualisme croît… » Ce qui pose un problème d’éthique et de morale, au sens de la responsabilité à l’égard de la communauté. Et pourrait expliquer la difficulté de ces mouvements à entrer dans « la logique du compromis ». 

La parole en crise

Pour le psychanalyste Jean-Pierre Winter, dont le grand entretien ouvre le dossier, « Nous vivons une crise de la parole autant qu’une crise économique ». La parole quotidienne s’est raréfiée dans l’espace public avec la disparition de ses lieux emblématiques, la boulangerie du coin, le bureau de poste ou l’atelier de l’artisan… D’où la difficulté manifeste du mouvement des « gilets jaunes » à se trouver un porte-parole : quand la parole « est privée d’expression, il n’y a plus rien à porter ». Le psychanalyste compare la définition du psychisme par Freud et la séparation des pouvoirs pensée par Montesquieu. « Le ça, qui désigne le champ des pulsions, trouverait ainsi son équivalent dans le peuple. Le surmoi, qui donne les ordres, fixe les limites et ordonne la jouissance, correspondrait à l’exécutif. Le moi, qui décide, dans l’intérêt du sujet, d’obéir aux pulsions ou au surmoi, aurait pour double le Parlement. » Aujourd’hui, nous serions dans la situation illustrée par la métaphore lacanienne du « nœud borroméen », constitué par les trois cercles du réel, du symbolique et de l’imaginaire : dès que l’un est coupé, les autres se détachent. « On ne sortira de la crise actuelle qu’en agissant à ces trois niveaux, irréductiblement liés : le réel, c’est-à-dire la satisfaction des besoins ; le symbolique, c’est-à-dire la représentation, et l’imaginaire, c’est-à- dire les fantasmes aujourd’hui largement véhiculés par les réseaux sociaux. » 

Plus l’idéal légitime de notre société est l’égalité, plus les inégalités particulières sont criantes. Jean-Pierre Winter

Éloge de l'égalité 

Dans les pages idées de L’Obs, l’épidémiologiste britannique Richard Wilkinson donne un entretien sur son dernier livre, co-écrit avec Kate Pickett et qui vient de sortir aux éditions Les Liens qui libèrent sous le titre Pour vivre heureux vivons égaux, avec un sous-titre éloquent : Comment l’égalité réduit le stress, préserve la santé mentale et améliore le bien-être de tous. L’épidémiologie sociale, qu’il a contribué à fonder, s’intéresse aux conditions vie et aux facteurs sociaux comme facteurs de risques en matière de santé. Les inégalités seraient à l’échelle de la planète la première cause d’invalidité, selon l’OMS. « Ces sociétés où les hiérarchies sont très prononcées fragilisent l’estime de soi, rendent les comparaisons stressantes » et provoquent en permanence « la menace d’évaluation », dont des psychologues américains ont mesuré les effets : dans un environnement bruyant ou devant une tâche désagréable, dès qu’entre en jeu le regard des autres, « la sécrétion de cortisol, une hormone centrale dans le stress, est multipliée par trois ». Face à cela, deux réactions sont possibles : la phobie sociale ou la surévaluation de soi, comme dans les fanfaronnades de Donald Trump, doté d’une légitimité démocratique déficiente. 

Les inégalités fragilisent le lien social, l’implication politique ou citoyenne, le militantisme, et cet affaiblissement contribue à creuser les écarts.

Car « plus les hiérarchies sont prononcées, moins nous sommes enclins à nous côtoyer, à coopérer », ce qui expliquerait notamment le retrait général par rapport à la chose publique et l’abstention en constante augmentation dans les populations les plus touchées par les inégalités. 

Inégalités et discriminations

Pourquoi les quartiers populaires n’ont-ils pas rejoint le mouvement des gilets jaunes, question posée depuis le début ? La réponse est donnée en partie par le constat de ce retrait, même si ponctuellement certaines organisations militantes ont pris des positions de soutien. Sur le site d’information et d’analyse AOC, Julien Talpin évoque notamment le fait que, chez les jeunes en particulier, « la question raciale – et surtout l’expérience répétée des discriminations sur des bases ethno-raciales – est centrale dans l’économie morale * d’une partie significative des habitants des quartiers populaires ». Du coup, les inégalités sont essentiellement vécues au travers de ce prisme.

Par Jacques Munier

Vient de paraître

« Gilets jaunes » : hypothèses sur un mouvement AOC Cahier #1 (Ouvrage collectif) La Découverte

* « Le concept d’économie morale est bien connu des chercheurs en sciences sociales. Il a été développé par l’historien E. P. Thompson pour désigner un phénomène fondamental dans les mobilisations populaires au XVIIIe siècle : celles-ci faisaient appel à des conceptions largement partagées sur ce que devait être un bon fonctionnement, au sens moral, de l’économie. Tout se passait comme s’il allait de soi que certaines règles devaient être respectées : le prix des marchandises ne devait pas être excessif par rapport à leur coût de production, des normes de réciprocité plutôt que le jeu du marché devaient régler les échanges, etc. Et lorsque ces normes non écrites se trouvaient bafouées ou menacées par l’extension des règles du marché, le peuple se sentait tout à fait dans son droit en se révoltant, souvent à l’initiative de femmes, d’ailleurs. Leur mobile était bien économique, mais pas au sens habituel : ils n’étaient pas mus par des intérêts matériels au sens strict, mais par des revendications morales sur le fonctionnement de l’économie. » Samuel Hayat : Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir.

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