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Muharrem Ince, candidat du Parti républicain du peuple (CHP), le 13 juin

Élections en Turquie

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Le 24 juin et le 8 juillet, les Turcs éliront leur président et leurs députés dans un climat de surenchère nationaliste.

Muharrem Ince, candidat du Parti républicain du peuple (CHP), le 13 juin
Muharrem Ince, candidat du Parti républicain du peuple (CHP), le 13 juin Crédits : G. Yetgin - AFP

« L'espace médiatique est saturé par le discours nationaliste. Nulle voix dissonante n'est admise. Erdogan déploie un discours qui assimile l'armée, l'Etat et le parti à sa personne », résume dans Le Monde Yohanan Benhaïm. Le codirecteur de Noria, un think tank de politique internationale, et spécialiste de la politique étrangère turque vis-à-vis des espaces kurdes d'Irak et de Syrie analyse ainsi l’intervention militaire dans l’enclave kurde d’Afrine : « La guerre offre à Erdogan un remède contre l'usure du pouvoir – qu'il exerce depuis plus de quinze ans et qu'il espère conserver. Elle permet aussi de détourner l'attention de la détérioration économique, alors même que la promesse de prospérité est la pierre angulaire du projet de l'AKP. » C’est que malgré la répression, la presse sous contrôle, l’affaire est loin d’être pliée pour l’aspirant dictateur. Depuis l’écrasement de l’insurrection kurde en 2015-2016, des milliers de militants et de cadres locaux, certains députés du parti pro-kurde HDP ont été arrêtés, privés de leur immunité et emprisonnés, les maires remplacés par des administrateurs nommés par Ankara. Ce qui laisse planer le doute sur le déroulement du scrutin, avec un risque sérieux de fraude électorale. Pourtant, malgré la marginalisation, voire la criminalisation du HDP, il devrait franchir la barre des 10% nécessaires pour entrer au Parlement, et faire « la différence, car chacun des deux blocs majoritaires pèse, selon les sondages, entre 40 %-45 % des voix, et ne pourra donc disposer seul d'une majorité », ni l’AKP et ses alliés nationalistes, ni l’opposition qui a repoussé toute alliance avec les Kurdes. Dans les pages Débats & analyses du quotidien, Selahattin Demirtas, le leader du parti prokurde et candidat à l'élection présidentielle, incarcéré depuis novembre 2016, en appelle à l’Europe pour qu’elle ne fasse aucun compromis avec le régime autoritaire de Recep Tayyip Erdogan. L’ex-avocat des droits de l’homme, qui a fait « le tour de presque toutes les prisons de la région kurde, afin de recenser et de dénoncer les atteintes au droit qui y étaient commises » est détenu sans jugement à Erdine, près de la frontière avec la Bulgarie, à 1700 kilomètres de chez lui et de ses proches. « En détention, nous n'avons pas peur du gouvernement – témoigne-t-il. Ceux qui sont dehors vivent dans une prison à ciel ouvert ». Alors que les autres candidats se sont tous ouvertement prononcés pour sa relaxe, Selahattin Demirtas estime sa situation incompréhensible. « Car si je suis coupable, comme Erdogan le martèle chaque jour dans ses meetings, comment est-il possible que je sois candidat à la présidence. Et si je ne suis pas coupable, pourquoi n'ai-je pas encore été remis en liberté ? » * Mais le principal adversaire d’Erdogan, c’est le social-démocrate Muharrem Ince, du Parti républicain du peuple (CHP), auquel il réserve toutes ses piques, lequel lui rend coup pour coup, dénonçant une inflation en hausse, la presse muselée, l’indépendance de la justice remise en cause, l’attitude envers les réfugiés. ** 

Islamo-nationalisme

« Surveillance, harcèlement et entrisme… » Clément Pétreault a enquêté pour Le Point sur les méthodes employées par les soutiens d’Erdogan en Europe, où l’on sait que les agents des services secrets d’Ankara et les réseaux de l’extrême-droite turque proche de l’AKP sont implantés. Son article documente « l’intimidation de ressortissants qui ne sont pas sur la ligne politique islamo-nationaliste d’Erdogan » organisée à travers toute l’Europe. « Des Pays-Bas à la Bulgarie, dans le monde associatif, politique ou sur les réseaux sociaux, les opérations suivent toujours le même schéma », explique Ahmet Erdi Oztürk, chercheur en sciences politiques. Kurdes, Arméniens, alévis, kémalistes ou gülénistes… les figures publiques de ces minorités, tendances politiques ou mouvances religieuses sont méthodiquement harcelées ». Et Bernard Godard, ancien chargé de mission au Bureau central des cultes du ministère de l’Intérieur confirme que 

Les mosquées gérées par le ministère de la Religion turc en France sont effectivement des relais politiques de l’AKP.

Pour L’Express, Laure Marchand a poussé l’enquête sur les menées en Europe des services secrets turcs, totalement inféodés au pouvoir en place. Assassinats d’opposants kurdes, comme à Paris en 2013 les trois militantes abattues rue La Fayette, enlèvements des partisans de Fethullah Gülen, menaces de mort proférées contre des journalistes comme Can Dündar, qui avait enquêté sur les services de renseignements en Turquie… Le MIT (Milli Istihbarat Techkilati) semble avoir toute latitude pour opérer hors des frontières du pays. D’ailleurs les députés ont voté une loi interdisant toute poursuite judiciaire de son personnel, quels que soient ses écarts, sans l'aval du Premier ministre. Du coup, « Plus personne ou presque ne se hasarde à questionner leurs agissements criminels. Les journalistes, dont le célèbre reporter Ahmet Sik, envoyés en prison pour avoir enquêté sur des camions bourrés d'armes destinés à des groupes islamistes en Syrie et escortés par des équipes du MIT, en 2014, en savent quelque chose. »  

Par Jacques Munier

* « La réponse à leurs interrogations est pourtant assez claire : moi en liberté, comme c'était le cas lors des élections du 7 juin 2015, le pouvoir sait qu'il y aurait quelqu'un pour faire virer au cauchemar les rêves autoritaires d'Erdogan ».

** « Habitué à imposer ses sujets et polémiques à l'agenda, Recep Tayyip Erdogan a, de façon inédite, semblé courir après le débat à plusieurs reprises. Ainsi, il s'est engagé mercredi à lever après les élections l'état d'urgence en vigueur depuis près de deux ans, une annonce survenue après que Muharrem Ince eut déclaré qu'il lèverait cette mesure d'exception sous quarante-huit heures en cas de victoire. « Moi, je ne suis pas encore président, je ne peux pas mettre fin à l'état d'urgence, a répliqué Muharrem Ince vendredi à Yalova. Mais toi, Erdogan, pourquoi ne le fais-tu pas dès maintenant ? »

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