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Au procès de Tony Meilhon, l'assassin de Laëtitia Perrais

Le fait divers : un fait social total

4 min
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Les meurtres de Maëlys ou d’Alexia Daval, qui défraient la chronique en ce moment, n'ont rien à voir en apparence… Et pourtant sous un certain angle : il s'agit dans les deux cas d'un fait social total.

Au procès de Tony Meilhon, l'assassin de Laëtitia Perrais
Au procès de Tony Meilhon, l'assassin de Laëtitia Perrais Crédits : B. Peyrucq - AFP

Les affaires Grégory, Fiona, Laëtitia, Maëlys, Alexia Daval, outre l’émotion qu’elles suscitent dans l’opinion, illustrent le concept et l’outil méthodologique défini par Marcel Mauss comme fait social total, c’est-à-dire engageant la totalité de la société et de ses institutions.

Et d’abord aujourd’hui comme construction médiatique, à la fois reflet et caisse de résonnance du caractère social du fait-divers. Dans les pages Débats de L’Obs, Ivan Jablonka analyse leur couverture journalistique. D’abord, « ce fait réel nous projette dans un univers qui pourrait être le nôtre ». À ce cadre familier « s’ajoute l’extraordinaire, dans l’ordre du mal ». L’historien revient sur l’apparition du fait-divers comme récit édifiant « au XVIème siècle, dans le contexte des guerres de religion où l’horreur fait irruption dans la vie quotidienne ». Puis, « en 1614, les Histoires tragiques publiées par François de Rosset relatent des infanticides, empoisonnements, viols ou meurtres impliquant tout un chacun. » Mais c’est surtout au XIXème siècle, « avec la naissance de la presse populaire » que le fait-divers comme genre journalistique se développe. L’historien signale ensuite l’affaire de Bruay-en-Artois, dans les années 1970, où le meurtre jamais élucidé de la jeune Brigitte Dewèvre, fille d’un mineur de fond, prend les allures d’un épisode de la lutte des classes. « Pour qu’un fait divers « prenne » dans l’opinion publique comme dans la sphère médiatique, il doit avoir une dimension sociale forte » insiste-t-il. Et il en vient à évoquer l’enquête serrée et poignante qu’il a consacrée au meurtre de Laëtitia Perrais dans son livre paru en 2016 au Seuil sous le titre Laëtitia ou la fin des hommes. En l’occurrence, l’affaire « alliait deux dimensions sociales – la vulnérabilité des enfants et les violences envers les femmes ». Je rappelle les faits : « Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais a été enlevée à 50 mètres de chez elle, avant d’être poignardée et étranglée. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Elle avait 18 ans. » Ivan Jablonka s’est employé dans ce livre à « montrer qu’un fait divers peut être analysé comme un objet d’histoire. Un fait divers n’est jamais un simple « fait », et il n’a rien de « divers ». Car l’histoire « dissimule une profondeur humaine et un certain état de la société : des familles disloquées, des souffrances d’enfant muettes, des jeunes entrés tôt dans la vie active, mais aussi le pays au début du XXIe siècle, la France de la pauvreté, des zones périurbaines, des inégalités sociales. » Dans les rouages de l’enquête : « les transformations de l’institution judiciaire, le rôle des médias, le fonctionnement de l’exécutif, sa logique accusatoire comme sa rhétorique compassionnelle », bref le fait divers est un épicentre.  « Étrange destin que celui de cette passante fugacement célèbre. Aux yeux du monde, elle est née à l’instant où elle est morte » résume l’historien, avant d’entamer une historiographie du vide. Cruauté du sort, « Si son nom apparaît dans Wikipédia, c’est sur la page du meurtrier, à la rubrique « Meurtre de Laëtitia Perrais ». Éclipsée par la célébrité qu’elle a offerte malgré elle à l’homme qui l’a tuée, elle est devenue l’aboutissement d’un parcours criminel ». Ensuite, au procès « Le meurtrier est là pour raconter, exprimer des regrets ou se vanter… il est le point focal, sinon le héros. » C’est pourquoi l’historien a entrepris ce travail : « Je ne connais pas de récit de crime qui ne valorise le meurtrier aux dépens de la victime – souligne-t-il. Je voudrais, au contraire, délivrer les femmes et les hommes de leur mort, les arracher au crime qui leur a fait perdre la vie et jusqu’à leur humanité. Non pas les honorer en tant que « victimes », car c’est encore les renvoyer à leur fin ; simplement les rétablir dans leur existence. Témoigner pour eux. » Et explorer par là-même la nature sociale du fait, car Laëtitia « incarne deux phénomènes plus grands qu’elle : la vulnérabilité des enfants et les violences subies par les femmes ». « Pour détruire quelqu’un en temps de paix – écrit Ivan Jablonka - il ne suffit pas de le tuer. Il faut d’abord le faire naître dans une atmosphère de violence et de chaos, le priver de sécurité affective, briser sa cellule familiale, ensuite le placer auprès d’un assistant familial pervers, ne pas s’en apercevoir et, enfin, quand tout est fini, exploiter politiquement sa mort », comme le fit Nicolas Sarkozy à l’époque en prenant les magistrats pour cible.

L’histoire de Lola (Éditions courtes et longues) témoignage suffoquant livré à l’état brut par le psychiatre Francis Curtet sur le phénomène aliénant de l’emprise, emprise de conjoints tyranniques. En France chaque année, près de 150 femmes meurent sous les coups de leur conjoint.

Par Jacques Munier

Chroniques

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