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"Comme un lundi..."

La démocratie dans l’entreprise

5 min
À retrouver dans l'émission

L’entreprise est au cœur de la politique menée par le gouvernement, et elle occupe le plus clair de nos jours.

"Comme un lundi..."
"Comme un lundi..." Crédits : Téo Lannié - Maxppp

Réforme du Code du travail, ordonnances « pour le renforcement du dialogue social », entrées en vigueur ces jours-ci, et bientôt un Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises, dont l’un des objectifs serait de mieux associer les salariés à leur gestion : le « en même temps » macronien trouve là son terrain de prédilection, entre libéralisation, flexibilité du travail et démocratisation dans l’entreprise.

La démocratie économique

La revue _Esprit_consacre sa dernière livraison à cette question, avec notamment le grand entretien accordé par Alain Supiot à Thibault Le Texier sur le thème de la « démocratie économique », l’objet du cours cette année du professeur au Collège de France. La notion qui a une longue histoire en Allemagne a fait chez nous une éphémère apparition avec le rapport Auroux de 1982 sur le droit des travailleurs, qui visait à faire entrer la citoyenneté dans l’entreprise. « En des temps où la gouvernance par les nombres coupe les dirigeants des entreprises de l’expérience du travail de ceux qu’ils dirigent, seule la démocratie économique pourrait leur éviter de perdre pied avec les réalités. » La gouvernance par les nombres, sujet d’un précédent cours d’Alain Supiot publié sous ce titre chez Fayard, c’est l’expression d’un « nouvel idéal normatif, qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables » et qui se traduit par exemple dans l’entreprise par une distorsion du sens accordé au mot « qualité », dans ce qu’il est convenu d’appeler les « procédures de qualité », qui ne renvoient plus à la notion de travail bien fait mais à un calcul « optimal » entre les coûts, les délais et les standards minimaux requis en matière de qualité… Dans le contexte de « la financiarisation des entreprises, réduites à l’état de marchandises sur lesquelles on peut spéculer », la gouvernance par les nombres, c’est aussi 

l’asservissement de leurs dirigeants aux intérêts exclusifs des actionnaires, par des techniques de rémunération leur donnant pour horizon le cours de bourse et non plus les intérêts à long terme de l’entreprise.

Face à une telle situation, l’exigence de démocratie dans l’entreprise revient d’abord renouer avec sa vocation sociale, comme le rappelle « la proposition avancée, fin 2017 par certains députés d’introduire la référence à l’intérêt de l’entreprise dans la définition du contrat de société ». Alain Supiot évoque le modèle allemand de cogestion, un élément déterminant de la réussite des entreprises dans ce pays : les dirigeants sont placés « sous le double contrôle des représentants des travailleurs et des actionnaires ». Et il dénonce le mépris du syndicalisme, « de bon ton dans la classe politico-médiatique » en France, « symptôme de l’effondrement de sa culture démocratique. Les syndicats ont gardé avec les classes populaires un lien plus fort que n’importe quel parti ou mouvement politique. Ils continuent ainsi de jouer une fonction représentative importante. » Et notamment pour éviter que les conflits du travail n’aboutissent in fine devant la justice.

La novlangue managériale

L’avocate en droit du travail Marie-Laure Dufresne-Castets publie à cet égard un ouvrage édifiant aux éditions Don Quichotte sous le titre Un monde à gagner. La lutte des classes au tribunal. Elle revient sur les différents aspects d’affaires mettant aux prises les salariés et leurs dirigeants, responsables d’une gestion calamiteuse et brutale de leur « masse salariale » : par exemple les Contis, victimes des licenciements boursiers d’un groupe de pneumatiques annonçant avoir versé « cinq fois plus de dividendes à ses actionnaires » mais dont la filiale française proposait un référendum sur un accord d’établissement prévoyant le passage de 35 à 40 heures avec pour seule contrepartie le maintien du site. L’avocate s’en prend également, non sans humour, à la novlangue managériale : le « dialogue social » est trop souvent destiné à entériner les décisions unilatérales prises par l’employeur, les plans de sauvegarde de l’emploi ne sauvegardent que le profit des actionnaires, et le travail ne « coûte » rien, il a en revanche un prix… Il faut reconnaître que dans ce domaine l’imagination sémantique est sans limites. Dans sa chronique hebdomadaire du Monde, Nicolas Santolaria évoque ce « mélange d’acronymes, d’anglicismes et de concepts évanescents », qui crée une « insécurité linguistique » chez ceux qui ne la maîtrisent pas, selon la sociologue Agnès Vandevelde-Rougale, auteure de l’ouvrage La ­Novlangue managériale. Emprise et résistance paru chez Erès, en 2017. « Bien souvent, le premier réflexe de survie du stagiaire arrivant dans l’open space sera alors de se constituer un lexique lui permettant de saisir les enjeux des conversations alentour. Sinon, impossible de comprendre cette phrase qui vous serait adressée par un supérieur sur le ton de l’évidence : 

Tu prends la demi-journée pour benchmarker la solution et j’attends ton feedback ASAP.

ASAP pour as soon as possible… Les éditions Anamosa ont eu la bonne idée de rassembler ses chroniques sous le titre Le syndrome de la chouquette, ou la tyrannie sucrée de la vie de bureau. Au chapitre du langage, une expression laisse percer, malgré l’optimisme cultivé dans l’entreprise, que le travail conditionne en grande partie la météo des humeurs, c’est en début de semaine la réponse à la question « comment ça va ? » : comme un lundi…

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

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