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Caen, 18 novembre 2018

Gilets jaunes : la dimension antifiscale

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S’il est vrai que le mouvement des « gilets jaunes » a coagulé différents facteurs de mécontentement, c’est bien une augmentation de la fiscalité sur le gasoil qui a mis le feu aux poudres.

Caen, 18 novembre 2018
Caen, 18 novembre 2018 Crédits : C. Triballeau - AFP

Et comme dans la plupart des révoltes antifiscales, c’est d’abord un sentiment d’injustice qui suscite le mouvement de protestation, plutôt qu’une opposition de principe à l’impôt, même si les taxes sont par nature inégalitaires puisqu’elles s’appliquent à tous sans distinction de niveau de vie. Comme le montre Alexis Spire dans son enquête sur le consentement à l’impôt, publiée au Seuil sous le titre Résistances à l’impôt, attachement à l’Etat, « le civisme fiscal reste en France à un niveau très élevé », alors même que « le taux de prélèvements obligatoires est passé de 15% de la richesse produite en 1945 à 45% en 2017 ». Ce que révèle son enquête, c’est que l’adhésion au système fiscal est largement liée à la situation socio-professionnelle, ce que les débats publics autour de l’impôt ont tendance à occulter, ne serait-ce que parce que les dirigeants politiques ont intérêt maintenir le flou sur « une exaspération supposée consensuelle contre les prélèvements » afin de « justifier au nom de l’intérêt général des réformes en faveur des plus fortunés ». Or, paradoxalement, ce sont les contribuables les moins fortunés qui se montrent les plus critiques à l’égard de l’impôt, alors même qu’ils bénéficient souvent de prestations sociales. À l’inverse, la capacité à réduire sa contribution en connaissance des astuces pour le faire est un élément déterminant dans les classes supérieures pour afficher leur adhésion au système de prélèvements existant. Cette « dissonance entre position sociale et vision politique » s’illustre parfaitement dans le cas des petits propriétaires qui « fustigent les droits de succession dont ils sont pourtant exonérés ». Et elle explique les victoires électorales de candidats comme Trump ou Macron qui ont promis des exonérations fiscales aux plus riches. Un autre fait est éclairant : en Corse, où de nombreux impôts sont mal recouvrés, les mobilisations contre la fiscalité restent très rares, alors qu’en Bretagne, où le civisme à cet égard est très élevé, les mobilisations contre les taxes sur les carburants, notamment l’écotaxe, sont récurrentes. 

Bonnets rouges et gilets jaunes

C’est là qu’intervient un autre facteur de mécontentement à l’encontre des impôts : « la plus ou moins grande distance – sociale et géographique – à l’égard de l’État ». Sur le site d’information et d’analyse critique AOC, Alexis Spire pousse la comparaison entre le mouvement des « gilets jaunes » et celui des « bonnets rouges ». À l’origine des « bonnets rouges » il y avait des organisations patronales de transporteurs routiers et d’agriculteurs, qui s’opposaient à cette nouvelle taxe appliquée aux routes non payantes. Or, en vertu d’une politique d’aménagement du territoire, la Bretagne est dotée d’un réseau de voies rapides type autoroute mais dispensées de péage. La Bretagne est une sorte de péninsule où le transport routier est essentiel pour se fournir en matières premières et acheminer les produits finis. L’écotaxe représentait donc un surcoût pour l’ensemble des entreprises. A l’époque, c’est la situation dans l’agro-alimentaire qui favorise la convergence « avec les salariés de Gad, de Doux, de Marine Harvest et de toutes ces usines sinistrées », non par adhésion au mot d’ordre mais pour défendre l’emploi. 

« Dans un pays très marqué par le chômage, il ne faut perdre de vue que la mobilité est une condition sine qua non pour accéder à l’emploi et le conserver »

C’est donc aussi le facteur territorial qui a joué, tout comme dans le cas des « gilets jaunes ». Ainsi que le sentiment d’injustice. Car si l’attachement au modèle de protection sociale et aux services publics demeure très fort, dans des zones éloignées des grands centres urbains « les habitants ont le sentiment d’être moins bien pourvus en services publics de qualité par rapport aux grandes villes, et surtout par rapport à Paris ». Dans la page Débats de La Croix, Jean Viard évoque le même facteur en se demandant si un mouvement né sur les réseaux sociaux et ni structuré ni officiellement porté par une organisation peut perdurer. Quoiqu’il en soit, affirme-t-il, « ce cri des périurbains n’a pas fini de résonner ». Car « Ces gens ne descendent pas dans la rue uniquement contre l’augmentation du prix du diesel mais parce qu’ils ont le sentiment tout à coup que leurs choix de vie sont remis en question. » Pour le sociologue, « la transition énergétique ne peut plus être pensée uniquement pour les centres villes mais doit être une aventure partagée par tous » qu’ « il y va de la cohésion sociale » et que si 80 % des Français vont travailler chaque jour en voiture « 40 % d’entre eux n’ont pas d’alternative ». Les pages Débats&controverses de L’Humanité reviennent sur la création d’un ministère de la cohésion des territoires. Carole Delga, la présidente de la région Occitanie, insiste sur la question de la mobilité et des transports publics. 

« La cohésion des territoires, c’est un état d’esprit, une vision de l’aménagement du territoire, un approfondissement de la démocratie. »

Par Jacques Munier

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