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La fresque de Pascal Boyart à Paris

Classes populaires, classes « invisibles » ?

5 min
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On évoque souvent à propos des « gilets jaunes » une revanche des « invisibles ». Pourtant, les sciences sociales s’intéressent depuis longtemps à la désagrégation des couches populaires et à ce processus d’effacement.

La fresque de Pascal Boyart à Paris
La fresque de Pascal Boyart à Paris Crédits : Getty

Et c’est à se demander si ce ne sont pas plutôt ces travaux qui, en temps normal, restent « invisibles » aux yeux de la majorité des grands médias et des politiques. Dernier exemple en date : les enquêtes publiées sous le titre Où va la France populaire ? (PUF) dans un ouvrage collectif dirigé par Nicolas Duvoux et Cédric Lomba. Écrit bien avant la crise des « gilets jaunes », il éclaire pourtant un large pan de la réalité dévoilée au grand jour par ce mouvement. C’est ce que montrent les sociologues dans un entretien accordé au FigaroVox : ils évoquent « des études de cas avec immersions très longues pour comprendre de l'intérieur les différents domaines de la vie des classes populaires » et insistent sur les « logiques de différenciation » observées. Si elles « ont en commun des revenus modestes, une position subalterne dans l'emploi et une certaine séparation culturelle vis-à-vis des autres groupes », les classes populaires connaissent une « fragmentation » qui « participe à leur invisibilisation ». Un processus enclenché de longue date et « contre lequel les Gilets jaunes opèrent un renversement indéniable ». Contrairement à l’époque où le monde ouvrier présentait une image unifiée, notamment à travers une culture commune et par le travail des organisations syndicales et partisanes, « on rencontre peu aujourd'hui, dans l'espace public, de tentatives d'agrégation des intérêts de ces fractions de classe dans un discours commun ». Les sociologues évoquent un chapitre de l’ouvrage : l’enquête de Carlotta Benvegnù et David Gaboriau sur les ouvriers de la logistique, un secteur qui représente aujourd'hui plus de 10% des ouvriers. Ceux-ci « sont confrontés à de nouvelles contraintes : la quasi-absence de possibilité de carrière dans les entrepôts rend difficile l'identification à un métier et plus encore à un collectif de travail ». Leurs parcours divers, « certains provenant de secteurs industriels restructurés d'autres ayant suivi des formations professionnelles spécialisées en logistique » augmente « la fragmentation de ce groupe qui peine à faire émerger une voix commune et à porter des revendications partagées ». Les activités en entrepôt, trop pénibles pour être durables, « structurent aujourd’hui la condition des classes populaires et leurs trajectoires ».

France périphérique ?

Sociologie du travail, de la famille, des banlieues ou de la ruralité : les chercheurs sont depuis belle lurette sur le terrain de la « désaffiliation » et de « l’insécurité » sociales. Aujourd’hui, un géographe – Christophe Guilluy – a imposé en guise d’explication unique et sommaire à la fracture sociale la notion de « France périphérique », notion ressassée à raison même de son ambiguïté et de son côté passe-partout. « Les géographes travaillent volontiers avec des cartes ».  Après la victoire surprise de Trump et la défaite de Marine Le Pen, ils ont « comparé les cartes des zones démunies et défavorisées et celles des bastions des candidats populistes, et ils ont découvert d’importants recoupements. » observe le politologue allemand Claus Leggewie dans un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung relayé par Courrier international. « Les Trump, Le Pen et autres Gauland [le codirigeant de l’AfD, parti d’extrême droite allemand] l’emportent là où les entreprises sont parties, les médecins ont fermé leurs cabinets, les connexions ferroviaires ne sont plus assurées, les restaurants et les centres d’animation pour la jeunesse ont mis la clé sous la porte ». Mais « le tableau change quand on le contemple en contre-plongée » : les partisans de Trump proviennent principalement des classes moyennes. « Parmi les rebelles, on trouve moins de représentants des classes ouvrières précaires que de gens ayant des revenus légèrement supérieurs à la moyenne, et dont les angoisses existentielles ont d’autres causes qu’une paupérisation exacerbée. » Par ailleurs, ajoute-t-il à propos de l’Allemagne, « Dans les régions démunies, à côté de communes qui échouent désespérément en dépit des aides de l’État, on en trouve qui prospèrent, même sans subventions. Là, il y a de nouveau des crèches, des commerces et des transports en commun. Et ce notamment grâce à l’arrivée de familles de réfugiés, qui ont besoin de ces services ou qui y travaillent, mais aussi, et surtout, grâce à l’engagement de bénévoles, de maires, d’administrateurs et d’enseignants débordant d’idées qui s’opposent à la prétendue dictature de la géographie. » 

Invisibles et muettes ?

Le corrélat de l’invisibilité supposée des classes populaires, c’est leur accès problématique à la parole publique. Dans Marianne, Philippe-Joseph Salazar, titulaire de la chaire de rhétorique à la faculté de droit du Cap, en Afrique du Sud, estime que le grand débat national « est en réalité un sous-produit du dialogue social qui lui-même est une technique de management et de résolution interne des conflits ». Et il met en garde les « gilets jaunes », mais est-ce bien nécessaire vu l’indifférence, voire la méfiance, affichées : « Leur pouvoir est justement dans une parole différente. » 

Par Jacques Munier

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