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Détail de la Pentecôte du Maître de Budapest, vers 1450

Pentecôte : le don des langues

5 min
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La fête de la Pentecôte où l’Esprit - selon la tradition - s’est posé sur les apôtres pour qu’ils témoignent dans toutes les langues du monde est l’occasion d’examiner le rôle de la religion dans les relations internationales.

Détail de la Pentecôte du Maître de Budapest, vers 1450
Détail de la Pentecôte du Maître de Budapest, vers 1450 Crédits : Getty

Les disciples de Jésus avaient d’ailleurs été prévenus. Les Actes des apôtres rapportent que lors de l'Ascension, dix jours plus tôt, le Christ leur avait assuré juste avant de disparaître (1,8) : « vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». Ce qui n’empêcha pas les impétrants de s’étonner eux-mêmes, le moment venu, de cette soudaine volubilité et ardeur à évangéliser, au moins autant que les témoins de l’époque, qui en conclurent qu’ils avaient abusé du « vin doux »… 

La fête juive des Moissons

Comme le rappelle Vincent Poymiro dans Charlie Hebdo, la coïncidence de l’épisode avec la fête juive de Shavouot ajoute du sens à l’événement. La fête des Moissons voyait « affluer à Jérusalem les pèlerins de la Judée et de la Galilée tout entières ». Et même, si l’on en croit les Actes des apôtres, « Parthes, Mèdes, Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et de la Cyrénaïque… » Bref, il ne s’agissait pas seulement de recouvrir et remplacer une fête antérieure, ce que l’Église fera souvent par la suite avec les fêtes païennes, notamment celtes. Pour les disciples juifs de Jésus, à la Pentecôte, le monde était soudain tout entier à leur porte… Hélas, la belle unité du Saint-Esprit et du message évangélique n’a pas résisté longtemps à cette dispersion dans les langues. Rejouant Babel, les Églises naissantes vont s’arroger « la juste et bonne interprétation de ce que le Christ avait dit – souligne Jean-Marie Guénois dans le Figarovox. D'où les premiers conciles entre Églises chrétiennes pour se mettre d'accord sur une interprétation commune et officielle » et les premières ruptures, les premiers schismes, « souvent au nom de… l'Esprit Saint ». Jusqu’à la Réforme protestante qui affirme « la possibilité pour tout chrétien, d'être aussi inspiré par l'Esprit Saint et capable d'interpréter par soi-même ou dans la communauté, la Bible. Sans passer nécessairement par les canons de l'Église catholique latine et romaine. » Une place concédée à l'Esprit dans la tradition protestante qui explique l’importance de la fête de la Pentecôte, laquelle « a repris beaucoup de vigueur au XIXe siècle avec l'apparition du mouvement pentecôtiste » qui s’est assigné la mission de retrouver « l'intuition et la pratique des manifestations et charismes de l'Esprit Saint, tels que décrits dans les actes des apôtres ». La fécondité spirituelle du Pentecôtisme qui a donné naissance aux évangéliques chez les protestants et aux charismatiques chez les catholiques en fait aujourd'hui « le grand vecteur de progression du christianisme dans le monde ». 

Religion, identité, nationalisme

Aux Etats-Unis leur expansion est spectaculaire, et leur poids politique également. Joseph Maïla rappelle dans la revue Études que « près de 80% des chrétiens évangéliques ont voté pour Donald Trump ». Le spécialiste des relations internationales et du Moyen-Orient s’interroge sur le rôle des religions dans la géopolitique contemporaine. Après une période, à la fin du XIXe siècle, où le poids du facteur religieux s’est considérablement affaibli, aujourd’hui « la religion sert de support à une affirmation identitaire et à une projection diplomatique ». L’exemple turc le montre bien : « parvenu au pouvoir à la faveur d’une islamisation accrue de la société turque, la Parti de la justice et du développement entreprend de conforter sa base islamique ». Au plan international, c’est ce modèle d’une synthèse du religieux et de la modernité qui est promu par le régime. Des nombreux conflits qui ont vu le religieux occuper le devant de la scène depuis l’ex-Yougoslavie, Joseph Maïla tire les leçons en termes « d’opérateur symbolique qui fédère l’esprit de groupe ». Lequel se décline en trois grandes fonctions : la fonction d’identité, celle de mobilisation et celle de légitimation, comme en Israël pour la colonisation en Cisjordanie. Et il indique que « l’irruption du religieux dans le champ politique pourrait s’expliquer par la poussée du nationalisme voire du populisme ». Enfin, last but not least, « la désillusion à l’égard des utopies sociales du siècle dernier continue d’offrir une opportunité historique aux croyances religieuses qui se présentent comme des pourvoyeurs de sens et de modes culturels de solidarité ». Le grand entretien avec deux philosophes indiennes dans Mediapart illustre comment l’hindouisme s’est fabriqué sur fond de nationalisme à l’époque coloniale en opposition aux autres religions du sous-continent et comment les études postcoloniales sont aujourd’hui « enrôlées par le parti au pouvoir pour valoriser la reconstitution fantasmée d’une Inde précoloniale pure et purifiée ». Shaj Mohan et Divya Dwivedi dénoncent notamment le fait qu’à l’heure où « les viols occupent le devant de la scène politique indienne, celles et ceux qui contestent la misogynie, les discriminations religieuses ou les inégalités de caste sont renvoyés par les nationalistes hindous à leur prétendue occidentalisation ».

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
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