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La création du monde, 1864

Du commencement

5 min
À retrouver dans l'émission

La semaine reprend… Entre répétition et nouveau départ, c’est l’occasion d’interroger la notion ambiguë de « commencement ».

La création du monde, 1864
La création du monde, 1864 Crédits : Getty

« Les hommes ne peuvent rien faire sans adopter la fiction d’un commencement » disait la romancière George Eliot. Dans un livre publié aux éditions Le Bord de L’eau sous le titre Commencer – Variations sur l’idée de commencement, le philosophe Patrick Vauday en explore la sémantique évanescente et paradoxale. « Le commencement, c’est la fin », estimait Hegel, entendant par là que tout départ est orienté par un but, dont il est la réalisation en puissance. Pourtant, « pas de commencement qui ne commence par une fiction du commencement ». Les mythes de fondation, les innombrables rites liés au renouveau de la nature et de la végétation au printemps illustrent à foison la valeur symbolique du commencement. Quelque chose y fait signe de notre condition passagère – début et fin – mais aussi de notre désir de retenir le temps. Car – demande le philosophe – « Est-on jamais là, présent, contemporain du commencement ? » L’Histoire avance à pas de colombes, disait encore Hegel, et qui peut situer en direct le début, le moment initial d’un événement fondateur ? La plupart du temps, c’est après coup que l’on désigne un commencement. Tout comme les romanciers, ou les auteurs de cosmogonies, les philosophes ont besoin de cette fiction créative : fondements définitifs, questions inaugurales, principes incontestables – en latin principium signifie justement commencement… Mais ce retour amont suppose un temps préalable d’intense réflexion. Où donc est le commencement ? 

Le commencement du cogito

Avec le « cogito » cartésien, par exemple, il s’agit d’abord de faire table rase, de mettre en doute, de suspendre le jugement assuré par l’habitude et l’expérience. Dans le dernier N° du mensuel Sciences Humaines, Jean-François Dortier revient sur le Discours de la méthode et ce qu’il dissimule d’omissions volontaires, au risque d’invalider cette entreprise grandiose de refondation du savoir. On se souvient du raisonnement : « je peux douter de tout sauf d’une seule chose, que je suis en train de douter. Or douter c’est penser ». D’où la formule « Cogito ergo sum », je pense donc je suis. Descartes l’a ensuite appliquée à l’existence de Dieu : « Un Dieu qui aurait tous les attributs sauf l’existence ne serait pas complet ». Puis à la réalité du monde, en recyclant la conception galiléenne selon laquelle « la nature est écrite en langage mathématique » dans sa vison mécaniste de l’univers. Mais ce que souligne Jean-François Dortier, c’est que cette fiction de la table rase s’est imposée au prix de l’ignorance volontaire de nombreux travaux scientifiques de l’époque, acquis par l’observation, la mesure et l’expérimentation, et non par la seule puissance de la raison solitaire. « Le savoir scientifique est une œuvre collective qui s’alimente d’influences, de débats, de critiques et de connaissances cumulées. » Bien malin celui qui peut s’attribuer à lui seul une invention ou une découverte comme un commencement absolu. Et ça vaut également pour Newton ou Einstein, qui « n’aimaient pas trop citer leurs sources ». 

L'espace d'un instant

Reste la question ouverte du caractère temporel du commencement. L’instant décisif… Dans un livre étonnant, subtil et profond, paru chez Gallimard sous le titre Topique de l’instant, François Gantheret explore la dimension perdue de l’expérience du présent, qu’on tente de retenir dans l’expression troublante et désabusée de « l’espace d’un instant ». Une perception fugitive mais qui laisse des traces. « Dans un tout petit laps de temps et grâce au contour un instant perceptible du vide laissé en s’enfuyant, il y aurait une pérennité possible de la sensation. » Le psychanalyste rappelle l’étymologie du mot « laps », qui « vient du latin lapsus et en recueille le sens de glissement. Dans un laps de temps, c’est le temps qui a glissé. » L’espace d’un instant, c’est aussi, comme disait Mallarmé « quand du passé cessa et que tarde un futur », le moment où s’engramment des sensations et des images, des souvenirs « là où temps et espace tendent à se confondre ». Et aussi un « entre-deux » du passé et de l’avenir que Freud désignait comme le « royaume intermédiaire » – Zwischenreich – le domaine du rêve mais aussi de l’art et du transfert. La peinture s’est employée à lui ménager un empire, comme chez Cézanne, « cherchant à travers ses multiples abords et changements de perspective, parfois dans la même toile, à se saisir d’une intemporalité de la sensation ». Et Bonnard disait que « l’œuvre d’art est un arrêt du temps ». L’espace d’un instant, c’est aussi le « creuset originaire » où Freud – à contre-courant du kantisme – voyait dans la confusion féconde des deux dimensions du temps et de l’espace « l’autoperception de la psyché par elle-même ». À la fois de son étendue et du rythme des palpitations du monde. Platon voyait « dans cette chose étrange qu’on appelle l’instant » et dans le moment fugace de la décision l’origine de tout changement. Entre le mouvement et le repos sans être d’aucun temps… Bon réveil à toutes et à tous !

Par Jacques Munier

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