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Le corps du politique

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La crise sanitaire, le confinement puis le déconfinement progressif nous ont amenés à prendre en compte l’importance subjective et sociale de nos corps. La rentrée, avec la distanciation physique maintenue et le port du masque étendu à l’espace public, devrait approfondir cette expérience.

« Paradoxalement, c’est dans l’immobilité et l’isolement que la dimension existentielle de la chair s’est manifestée » observe Camille Froidevaux-Metterie sur le site AOC

En faisant disparaître les visages et en maintenant l’éloignement des corps, les précautions pour éviter la seconde vague retardent le retour à la normalité relationnelle de nos existences. 

C’est que – ajoute la philosophe – « nos corps ne sont pas de simples organismes que nous mettrions en mouvement comme des machines ; ils ne sont pas les objets de notre volonté ; nous n’avons pas de corps, nous sommes nos corps ». Et de citer Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception : « Mon existence comme subjectivité ne fait qu’un avec mon existence comme corps et avec l’existence du monde ». Ainsi, « la conscience que nous avons de nous-même, des autres et de notre environnement commun, tout comme le sens que nous donnons à ces trois dimensions subjective, relationnelle et objective, sont inséparables de notre expérience vécue de la corporéité ». D’où le fait que la « désensualisation des rapports humains » due au respect de la distanciation sociale nous conduise à saisir paradoxalement et par défaut l’importance de l’intersubjectivité.

Nous vivons dans l’illusion de l’autonomie personnelle, souligne la philosophe, persuadés d’être des individus souverains et indépendants, sans comprendre que ce n’est que dans la relation à autrui que nous sommes véritablement autonomes et libres.

C’est la force de l’intersubjectivité, façonnée au travers des interactions sociales, « au niveau élémentaire des réponses émotionnelles et incarnées ». Et c’est pourquoi « le malaise que nous ressentons à ne pouvoir retrouver les autres qu’à distance et masqués est un malaise proprement existentiel. Dépossédés des modalités incarnées du lien à autrui, sans pouvoir ni toucher ni embrasser ni même sourire, nous endurons une injonction proprement inhumaine », conclut Camille Froidevaux-Metterie. 

De la motion à l'émeute

La dernière livraison de la revue Sensibilités – publiée par les éditions Anamosa – explore « la chair du politique » et les aspects émotionnels de l’engagement et de l’action collective. Montesquieu avait déjà formé l’hypothèse selon laquelle chaque système politique correspond à un modèle de passions politiques – rappellent Ludivine Bantigny, Deborah Cohen et Boris Gobille. « L’honneur est le principe monarchique, la vertu celui de la République, la crainte celui du despotisme. » Mais l’invention au cours du second XIXe siècle de la figure du « citoyen-électeur » a relégué les formes de l’émotion partisane au bénéfice du modèle de la « civilité électorale ». Une dévalorisation de l’émotionnel qui s’est traduite par la « relégation des registres populaires d’énonciation du politique ».

Les candidatures ouvrières ont fait l’objet d’un travail de délégitimation visant le langage familier, les hexis corporelles populaires, les expressions passionnées qui y étaient engagées.

On peut rappeler l’origine commune des mots « émeute » et « émotion ». Mais Antoine Lilti évoque pour sa part et discute la thèse de l’historienne de la Révolution française Lynn Hunt selon laquelle « les droits de l’homme ne reposent pas sur un discours rationnel et philosophique, mais sur une nouvelle sensibilité, sur le mécanisme émotionnel que les psychologues appellent empathie, et que l’on appelait plutôt, au XVIIIe siècle, sympathie. » C’est particulièrement vrai sur la question de la torture comme outil pénal ou l’esclavage.

Affinités électorales

Les Actes de la recherche en sciences sociales s’intéressent au rôle politique des « affinités » dans le processus électoral. Face à « la sophistication croissante du travail de rationalisation présidant à la conquête des suffrages », sondages ciblés et autres « logiciels d’identification des électeurs précédant les pratiques de porte-à-porte », la montée de l’abstention, la défiance affichée à l’égard des institutions politiques, la raréfaction des militants sur le terrain « redonnent toute leur valeur aux groupes primaires d’appartenance des citoyens et aux sociabilités ordinaires » - famille, amis, collègues… Lorenzo Barrault-Stella, Martin Baloge, Clémentine Berjaud, Safia Dahani et Anne-France Taiclet ont mené l’enquête dans un quartier à la fois populaire et gentrifié du 18e arrondissement de Paris. Le titre de l’article résume leurs observations : « Voter entre soi et contre les autres ». Alors que les partis politiques concentrent leurs mobilisations dans la partie bourgeoise du quartier, entérinant ainsi sans barguigner le faible intérêt pour les campagnes dans les classes populaires péri-urbaines, dans la partie plus déshéritée de l’arrondissement, au pied de Montmartre, c’est l’expérience des discriminations – notamment raciales – qui suscite la politisation.

Par Jacques Munier

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