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Les muses, filles de Mnémosyne

La mémoire du futur

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Des études scientifiques ont avancé l’hypothèse que, dans le cadre de l’évolution, la mémoire se serait développée comme un outil de projection dans l’avenir.

Les muses, filles de Mnémosyne
Les muses, filles de Mnémosyne Crédits : Getty

Comme une capacité d’anticipation nourrie par l’expérience et les connaissances acquises, d’aide à la décision et de protection contre les dangers, soit d’insertion dans le monde, voire de transformation du monde. Philosophie magazine consacre un dossier à « L’étrange logique de la mémoire ». Philippe Nassif évoque l’émergence de cette idée dans l’histoire de la philosophie : « De Platon à Kant, le temps est appréhendé à la fois comme extérieur à l’homme et comme une succession infinie de maintenant : le passé n’est plus, le futur n’est pas encore et le présent fuit déjà. » Chez Kant, l’espace et le temps sont des coordonnées abstraites de notre perception. Mais pour Heidegger dans Être et Temps, le propre de l’être humain est d’avoir intégré la dimension temporelle, la « finitude », comme une dimension constitutive. « Jeté » dans le monde, il lui incombe de se « pro-jeter » pour accomplir sa condition humaine. Sa nature ontologique se réalise précisément dans cette opération qui fait de « l’avoir-été » la condition de la présence au monde dans l’horizon d’une anticipation permanente : « L’être-été naît de l’avenir » écrit-il dans une formule lapidaire. « Loin d’être un pas encore, l’avenir est la décision à partir de laquelle l’être humain advient à lui-même – et à sa mémoire d’être » résume Jacques Nassif, qui relève une résonnance étrange avec la pensée juive : « Le Dieu du Talmud se conjugue au futur : Je serai qui je serai, répond-il à Moïse lorsque ce dernier lui demande qui il est. » Et à propos du shabbat il cite Marc-Alain Ouaknin dans Les Dix Commandements : « souviens-toi du shabbat » en vient à signifier « souviens-toi de ton futur ».

Les réseaux de la mémoire

Aujourd’hui les neurosciences confirment cette intrication du passé et de l’avenir dans le présent vécu. Larry R. Squire reprend la distinction qui s’est imposée dans le champ scientifique entre « mémoire déclarative », ou « consciente », « celle qui nous permet d’évoquer les événements passés et ce que nous avons appris », et « mémoire non-déclarative » qui désigne une forme de mémorisation reposant sur l’expérience, par exemple nouer ses lacets ou faire du vélo, et qui ne repose pas sur des contenus sémantiques. C’est celle « qui nous enseigne à éviter le danger », par anticipation de situations engrammées au fil du temps. Le psychiatre évoque les nombreux réseaux neuronaux impliqués dans le souvenir, notamment « spatiaux, visuels, olfactifs, auditifs » qui renforcent « certaines connexions synaptiques » et modifient tout au long de l’existence l’architecture du cerveau. Mais la distinction la plus efficiente concerne la mémoire « déclarative », celle des souvenirs et des connaissances et non des apprentissages. La mémoire des souvenirs est dite « épisodique », celle des connaissances, « sémantique ». Dans un ouvrage collectif publié aux éditions Le Pommier sous le titre La mémoire au futur, Francis Eustache montre que notre capacité à anticiper et décider en situation inédite se nourrit de ces deux formes de mémoire, mais aussi « à des mécanismes de contrôle que l’on nomme fonctions exécutives ». Et c’est la dimension « épisodique » qui est essentielle, car elle inclut « la notion de référence à soi », comme on le voit dans les troubles de l’amnésie et la perte d’identité. 

Le réseau du « mode par défaut »

Le directeur de l’unité de recherche « Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine » à l’université de Caen-Normandie ajoute une autre forme de mémoire : le « réseau du mode par défaut ». Celui-ci « est activé lorsque nous ne sommes pas en prise directe avec notre environnement extérieur et que nous nous tournons vers nos pensées internes. Il permet de consulter notre mémoire autobiographique, d’élaborer des scénarios plus ou moins plausibles » et requiert « une relation empathique avec autrui », ce qu’on appelle aussi la « théorie de l’esprit », soit « la capacité à lire et à comprendre les intentions d’autrui ». C’est la mémoire du futur la plus complète, celle qui permet par exemple de préparer une fête réussie en prévoyant les ingrédients nécessaires, en faisant appel « à nos souvenirs d’expériences similaires déjà vécues mais aussi à ce que nous imaginons qui conviendrait aux personnes invitées ». Ce réseau dit du « mode par défaut », défaut de réalité objective quand on n’est pas en situation sociale mais tourné vers soi-même, est également impliqué dans la créativité artistique ou face à des choix stratégiques qui engagent « de nouvelles hypothèses ». Aujourd’hui, s’inquiète Francis Eustache, « ce réseau est de plus en plus malmené, notamment chez les enfants et les adolescents, du fait de l’omniprésence des nouvelles technologies de l’information et de la communication » et de « mémoires externes » qui tendent à le supplanter.

Les promesses du passé

La nostalgie est une « tonalité affective » qui fait appel à cette interaction dynamique entre réseaux neuronaux de la mémoire. Dans la revue Le cercle psy, Philippe Lambert évoque les vertus insoupçonnées de ce sentiment que Léo Ferré appelait une « tristesse agréable ». Pour la psychologue clinicienne Edwige Dehon, « Il s’agit d’une émotion complexe, autoréférente et sociale, à la fois douce parce qu’elle renvoie à de bons moments, et amère parce que ceux-ci ne seront plus ». Outre sa fonction créative et sa nature empathique, elle renforcerait la cohérence et l’identité du moi en maintenant le souvenir de moments qui ont eu du sens.

Par Jacques Munier

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