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Border Patrol Agents Detain Migrants Near US-Mexico Border

Une image qui « troue le réel »

5 min
À retrouver dans l'émission

La photo d’une fillette hondurienne de deux ans, qui pleure tandis que sa mère se fait fouiller par la police des frontières américaine, a fait le tour du monde.

Border Patrol Agents Detain Migrants Near US-Mexico Border
Border Patrol Agents Detain Migrants Near US-Mexico Border Crédits : John Moore - Getty

La photo de la fillette a été prise le 12 juin au Texas par John Moore, un photoreporter lauréat du prix Pulitzer, travaillant pour l'agence Getty. Elle est vite devenue sur les réseaux sociaux le symbole de la douleur provoquée par la séparation des familles de migrants illégaux. Elle a même contribué à déclencher une campagne de dons totalisant plus de 18 millions de dollars en faveur d’une association texane d'aide aux migrants (RAICES). Même s’il s’avère que dans ce cas précis la fillette n’a pas été séparée de sa mère, l’émotion qu’elle provoquée a sans doute joué un rôle dans la décision du président américain de mettre fin à cette pratique criminalisante qui consiste à séparer et enfermer les enfants de migrants considérés comme des délinquants. Dans sa chronique médiatique de Libération, Daniel Schneidermann analyse l’effet produit par l’image, avec en réaction cette forme de résilience cérébrale qui oppose à l’émotion la conviction que, dans un état de droit, des dispositions sont prises pour écourter la souffrance des enfants enfermés dans des cages grillagées, leur permettre de retrouver très vite leurs parents expulsés. 

Sauf que non. En vérité, l’administration qui a séparé les enfants de leurs parents n’a rien prévu pour qu’ils puissent ensuite se retrouver.

Détenus dans des lieux différents, « gérés par des administrations différentes, qui ne communiquent pas entre elles », aucune solution n’est prévue pour les familles déjà séparées, même si la pression médiatique et politique a réussi à mettre fin à cette pratique inhumaine. Dans Les Echos Dominique Moïsi fait le lien avec la décision américaine de quitter le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. « Ces derniers mouvements de l’administration Trump s’inscrivent dans une logique globale de déconstruction volontaire et systématique de l’ordre existant. Comment ne pas voir dans la succession d’événements qui se déroulent sous nos yeux l’antithèse presque parfaite de l’automne 1989 ? 

En 2018, l’Amérique de Donald Trump ne renverse-t-elle pas le mur de la décence, tout comme les Allemands de l’Est avaient, en 1989, renversé le mur de l’oppression ?

L’Amérique « divorce du monde », vilipende les valeurs fondatrices et communes de la démocratie à l’heure où la Chine installe et développe son modèle autocratique. Il semble déjà loin le temps où l’on « opposait la géographie des valeurs à la valeur de la géographie », et ces enfants mis en cage à la frontière avec le Mexique viennent définitivement vider l’expression de tout son sens.

La force "illocutoire" de l'image

Une fois de plus, une photographie à valeur d’icône aura provoqué une commotion générale, tout comme celle du petit Aylan, réfugié syrien de la vague de 2015, déposé par les flots sur une côte turque, son petit visage planté dans le sable, lui qui n’aura jamais connu en guise de récréation estivale que les infortunes du naufrage. Ou encore la terrible photo de Kevin Carter d’un enfant soudanais terrassé par la faim et guetté par un vautour, qui dans son cadrage a laissé hors-champ sa famille qui faisait la queue pour la ration alimentaire. Elle avait suscité une polémique stérile sur la responsabilité du photographe dans le drame qu’il enregistrait ainsi au lieu de porter secours. On a découvert par la suite que « La fillette et le vautour » qui lui avait valu le prix Pulitzer en 1994 était en réalité un garçon, emporté par le paludisme des années plus tard. Mais tout cela – comme les attaques des conservateurs américains sur la photo de John Moore –n’entame en rien la puissance de suggestion de ces images qui renvoient à une réalité plus grande qu’elles, comme un symbole fait signe vers sa moitié abstraite et absente, celle qui lui donne pourtant tout son sens. Dans notre société saturée d’écrans et d’images, il faut réapprendre à les lire, pour reconnaître un cadrage, la place voire la position du photographe, et celle qui est ménagée au spectateur. La revue Communication & langages s’y emploie dans un N°consacré au partage photographique sur les réseaux sociaux. Tweet et retweet, post et like, désormais « la force illocutoire du faire voir par l’image ne suffit plus, elle doit être relayée par une caution médiatrice du consommateur qu’on pourrait appeler interlocutoire ». Le régime performatif du selfie institue quant à lui une communication en boucle « où l’individu devient son propre modèle ». Face à la circulation pléthorique des images partagées et au final insignifiantes, la stratégie de « départage » adoptée par les agences de presse consiste à trier, sélectionner, éditorialiser, et archiver les photos, de manière notamment à leur assurer une postérité. En particulier celle-là qui parmi elles, selon la formule de Walter Benjamin, est parvenue à ouvrir « ce lieu qui troue le réel avec sa petite étincelle ». Faire en sorte que soit assurée et pérennisée sa triple constitution, repérée par Roland Barthes au point de convergence des intentions de l’opérateur, du spectateur et du sujet, souvent oublié dans le débat médiatique, celui ou celle qui est visé par le photographe et que la photo va transformer en spectre, hantant l’image longtemps après sa propre disparition.

Par Jacques Munier

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