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Concept de l'éducation et de la formation

L’empire des émotions

5 min
À retrouver dans l'émission

Un mot revient souvent pour définir le mouvement des « gilets jaunes » : la colère. Mais les émotions et la politique font-elles bon ménage ?

Concept de l'éducation et de la formation
Concept de l'éducation et de la formation Crédits : Getty

C’est là sans doute que résident à la fois la force et les limites d’un tel mouvement. L’hebdomadaire Le un est consacré à la France qui gronde. Pavlos Vasilopoulos a mené plusieurs recherches sur la façon dont nos émotions conditionnent nos choix politiques. En l’occurrence, contrairement à l’anxiété ou la peur qui conduisent les électeurs à décupler l’attention qu’ils portent aux informations qu’ils reçoivent et les empêche de se porter aux extrêmes par aversion pour le risque, la colère les amène « à se laisser influencer par des discours politiques agressifs et vindicatifs qui promettent de punir la cible de leur menace ». C’est ce que révèle l’étude comparée de plusieurs pays, avec le score de l’AfD aux élections fédérales de 2017 en Allemagne, celui de Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen aux présidentielles françaises, ou encore la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis. La colère accentue la polarisation aux extrêmes, elle modifie la participation au processus politique en rendant « les individus moins ouverts à la persuasion et moins enclins à changer d’opinion sur un enjeu ou une personne ». Même les « révélations concernant le candidat autoritaire qu’ils soutiennent », les « preuves de son incompétence ou de sa malhonnêteté » glissent sur eux. Car cet électorat en colère, « absorbe l’information politique avec pour objectif principal de nourrir son ressentiment plutôt que d’atteindre une conclusion politique rationnelle ».

Controverses sur l'émotion 

Les émotions et la raison, la question reste ouverte. « Rien de grand ne se fait sans passion » disait Hegel, le philosophe de la raison dans l’histoire. La dernière livraison de la revue Sensibilités (Anamosa) est consacrée aux controverses sur l’émotion entre sciences humaines et neurosciences cognitives. Pour suggérer des « passerelles » entre leurs approches respectives. En cause, la théorie dite « des émotions de base », sorte de dogme neuroscientifique qui « postule que nos affects et émotions seraient des phénomènes naturels, donc anhistoriques » et universels. William M. Reddy plaide pour l’histoire et la construction culturelle des émotions, ne serait-ce que du fait de leur traduction dans la langue. 

L’acédie des moines au Moyen Âge a laissé place à la mélancolie des savants de la première modernité, s’effaçant elle-même à son tour avec l’émergence de la dépression au XIXe siècle.

Et ce n’est pas qu’une affaire de vocabulaire : des conceptions différentes sont engagées dans des « horizons d’attente » et des contextes culturels profondément renouvelés. Le professeur d'histoire et d'anthropologie culturelle à l'université Duke va plus loin en évoquant les travaux des ethnologues, notamment ceux d’Unni Wikan sur l’île de Bali. « L’émotion cruciale pour la santé s’appelait bayu – le visage qui brille ». Le visage n’étant pas considéré comme « un masque pour cacher ou montrer un état intérieur », il est réputé une faculté personnelle, « une sorte de pensée-émotion ancrée sur le visage et qui peut se diffuser à toutes les autres parties du soi ». Une « pensée-émotion vue comme un instrument essentiel au maintien de la paix intérieure », et à cette aune, la « raison » pourrait être considérée comme « un exemple occidental d’une émotion régulatrice et admirable, comme le visage qui brille chez les habitants de Bali ». Dans le souci de ménager d’édifiants partenariats stratégiques entre sciences humaines et neurosciences dans l’ordre de la connaissance, les coordinateurs de la revue Sensibilités – Quentin Deluermoz, Thomas Dodman et Hervé Mazurel - commencent par déblayer le terrain, contre une tendance hégémonique des neurosciences à l’occuper. 

En 2011 la loi bioéthique introduisait le recours à l’imagerie cérébrale dans le domaine judiciaire. Parmi les promesses attendues de ce « neurodroit », la capacité de détecter les mensonges ou de révéler des prédispositions à la violence ou à la récidive.

Neuromarketing, management, pédagogie et apprentissage, les neurosciences s’imposent partout alors qu’elles n’en sont qu’à leurs balbutiements certes prometteurs. Dans le domaine de la psychologie cognitive la collaboration des chercheurs a permis des avancées réelles sur la connaissance de la schizophrénie ou l’amélioration des compétences émotionnelles. Dans les pages Idées & débats du quotidien Les Echos, Yann Verdo rapporte une expérience réalisée dans une université berlinoise, qui a permis de visualiser ce qui se passait dans le cerveau d’un mourant au moment fatidique. Juste un peu après la mort cérébrale, « ce moment à partir duquel un classique électroencéphalogramme n’enregistre plus aucune activité cérébrale et que l’Organisation mondiale de la santé considère comme le critère médico-légal du décès ». Se produit alors une sorte d’embrasement général des neurones qui accompagne pour une dizaine de minutes la fin de l’arrivée d’oxygène. La découverte d’une telle réaction en chaîne pourrait expliquer « l’apparition de cette intense lumière blanche que les personnes ayant fait une expérience de mort imminente disent avoir vue briller au bout d’un mystérieux tunnel ».

Par Jacques Munier

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Anne-Cécile Robert : La stratégie de l’émotion (Lux)

Les émotions dévorent l’espace social et politique au détriment des autres modes de connaissance du monde, notamment la raison. Certes, comme le disait Hegel, «rien de grand ne se fait sans passion», mais l’empire des affects met la démocratie en péril. Il fait régresser la société sous nos yeux en transformant des humains broyés par les inégalités en bourreaux d’eux-mêmes, les incitant à pleurer plutôt qu’à agir. À la «stratégie du choc» qui, comme l’a montré Naomi Klein, permet au capitalisme d’utiliser les catastrophes pour croître, Anne-Cécile Robert ajoute le contrôle social par l’émotion, dont elle analyse les manifestations les plus délétères : narcissisme compassionnel des réseaux sociaux, discours politiques réduits à des prêches, omniprésence médiatique des faits divers, mise en scène des marches blanches, etc. Une réflexion salutaire sur l’abrutissante extension du domaine de la larme et un plaidoyer civique pour un retour à la raison. Présentation de l'éditeur

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