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Emmanuel Levinas en 1993

Emmanuel Levinas, face-à-face

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Le philosophe qui a fait du visage d’autrui le paradigme de la relation éthique continue d’éclairer notre actualité.

Emmanuel Levinas en 1993
Emmanuel Levinas en 1993 Crédits : Getty

Sa pensée « semble résonner aujourd’hui avec les grandes questions de notre temps, inégalités, précarité ou accueil des migrants », estime Sven Ortoli, rédacteur en chef de Philosophie magazine qui consacre un hors-série à Emmanuel Levinas. Judith Butler y témoigne de ce que lui doit sa propre réflexion sur la Vie précaire. Jean-Luc Marion insiste sur le renversement qu’il opère dans l’histoire de la philosophie, plutôt fondée sur la métaphysique et l’ontologie, en plaçant l’éthique au cœur de son œuvre. « Parce que l’éthique s’attache à décrire l’existant plus que l’existence, l’ouverture non pas à l’être en général mais à un étant très particulier : autrui, l’autre radical qui m’envisage. » Et qui ne peut pas être un objet pour moi car « il relève de l’obligation et du respect et ne se montre qu’en eux ». L’auteur notamment de Prolégomènes à la charité (Grasset) suggère un prolongement possible de l’éthique de Levinas dans une pensée de l’amour. « Le visage ne se révèle comme tel (et ne me révèle à moi-même) qu’en passant de l’éthique à l’érotique. » Frédéric Worms évoque également la dimension de l’amour, notamment maternel, que Levinas explore dans son grand livre Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. L’amour maternel est pour lui « le modèle de l’éthique ».

Pour être capable d’accueillir la parole d’un autre visage, il faut qu’on se soit adressé à nous comme à un visage ; avant d’être un sujet qui doit respecter autrui, nous avons été un autrui pour d’autres sujets. (F. Worms) 

Le philosophe célèbre la contribution essentielle de Levinas à une « politique de l’hospitalité », faisant de son principe éthique de « l’accueil inconditionnel d’autrui » une « exigence critique » pour notre temps de repli face aux mouvements migratoires. Un idéal inconfortable, comme tous les choix cruciaux en matière d’éthique : dans une situation de catastrophe, par exemple, lorsqu’un tri s’impose dans l’urgence pour sauver des victimes, ce doit être en pleine conscience « que ce choix est tragique ». « Celui qui n’est pas déchiré par le choix qu’il doit faire a déjà renoncé. » Philippe Corcuff souligne quant à lui la fécondité de cette philosophie « pour décrire les relations de soin ou d’assistance en termes de face-à-face ». Mais aussi la ressource qu’elle représente « pour penser l’émancipation et une politique des identités ouvertes ». 

L'identité européenne

Les éditions Payot & Rivages viennent de publier une conférence inédite d’Emmanuel Levinas sur l’Europe, où il est beaucoup question d’identité. Son titre : De l’unicité. Celle du genre humain dans son ensemble, irréductible à telle ou telle identité. Dans un chapitre intitulé « Sans identité » de son livre Humanisme de l’autre homme, il avait montré que l’intériorité revendiquée du moi identique à lui-même se dissout dans l’humanisme des belles âmes. Car « Tout l’humain est dehors », écrivait-il. Dans cette conférence, il estime que s’il doit y avoir une « identité européenne », c’est compte tenu des catastrophes du XXe siècle « l’angoisse d’une responsabilité qui incombe aux individus survivants à la mort violente des victimes ». Reste que c’est l’unicité de l’humain qui mobilise « non pas le neutre de quelque curiosité désaffectée, mais le pour-l’autre de la responsabilité ». À cet égard, l’amour est désigné comme le modèle de la relation éthique, celle « qui va à l’autre inassimilable, incomparable, à l’autre irréductible, à l’autre unique. » C’est « l’unicité de l’aimé » qui signifie, qui ajoute du sens dans l’amour. Au plan de la justice et du droit, Levinas invoque « les voix qui rappellent aux jugements des juges et des hommes d’État le visage humain dissimulé sous les identités de citoyens. Ce serait peut-être cela, les voix prophétiques. »

Extension du domaine de la souveraineté

Spécialiste reconnue d’Emmanuel Levinas, Catherine Chalier publie chez Bayard un beau livre intitulé Pureté, impureté, où elle met « à l’épreuve » ces notions qui animent encore les débats sur l’identité, ou inspirent le fanatisme des fondamentalistes. Depuis les sources bibliques et anthropologiques qui illustrent dans les rites la recherche anxieuse de la pureté « comme une façon de faire prévaloir les forces de la vie sur celles de la mort », jusqu’au discours nationaliste qui évoque, comme chez Barrès, la volonté de « raciner les individus dans la terre et dans les morts », l’impératif révèle son ambiguïté : la catharsis – qui signifie en grec la purification des passions – est à l’origine « d’innombrables et terrifiants désastres ». Dans les pages idées de Libération, Jean-Luc Nancy s’en prend aux « enragés de la souveraineté française, qui diabolisent le traité d’Aix-la-Chapelle ». Le philosophe rappelle que « nos entreprises, l’avenir de nos jeunes, sont d’ores et déjà insérés dans des réseaux qui rayonnent largement hors des champs d’exercice de la souveraineté française ». Comment peut-on faire semblant de l’ignorer ? Sans pour autant « se soumettre à l’internationale des puissances techno-économiques » : « il s’agit justement de reprendre sur elle non pas une souveraineté nationale mais une souveraineté humaine – voire plus qu’humaine, vivante et spirituelle. »

Par Jacques Munier

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