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Le mécanisme de Big Ben

Les temps qui courent

5 min
À retrouver dans l'émission

Face à l’accélération des rythmes sociaux, un usage politique du temps vécu est envisageable…

Le mécanisme de Big Ben
Le mécanisme de Big Ben Crédits : WPA Pool - Getty

« La première génération d’ouvriers en usine avait été instruite par les patrons de l’importance du temps – écrit Edward Thompson, l’historien de la classe ouvrière anglaise ; la deuxième génération avait organisé des comités pour ramener la journée de travail à 10 heures ; la troisième génération faisait grève pour revendiquer la reconnaissance et le paiement des heures supplémentaires. Elle avait intégré la logique du patronat et appris à défendre ses droits dans le cadre de cette logique. Elle n’avait surtout que trop bien appris la leçon selon laquelle le temps c’est de l’argent. » (Temps, discipline de travail et capitalisme industriel, La Fabrique

"L'avenir est un champ de bataille"

La dernière livraison de la revue multitudes est consacrée à la « politicité du temps ». Face à la discordance des temps née « de la confrontation entre le temps court de la finance, l’obsession de l’instantané, et le temps long des transformations socio-économiques, ou encore entre le temps de l’économie de marché et le temps de l’écologie », l’édito suggère comme un projet politique de « déplier le temps ». Dominique Royoux fait le constat d’une « profonde et inégale désynchronisation des temps sociaux ». Les indicateurs révèlent une « hausse continue, depuis le début des années 90, de la flexibilisation des temps travaillés : plus de dix millions d’actifs en France, dont près de trois millions de manière habituelle, travaillent soit la nuit, soit le samedi, soit un soir de la semaine, soit le dimanche. » Les femmes, en particulier, subissent le temps partiel non choisi, les horaires imprévisibles d’une semaine à l’autre ou les astreintes, assimilables « ni à du temps libre, ni à du temps de travail ». Concrètement, le géographe suggère des pistes locales pour reprendre la main sur le temps vécu dans la perspective du « vivre ensemble ». La décentralisation et les pouvoirs accrus des collectivités locales permettent d’envisager des solutions, dont les premières expérimentations de « bureaux du temps » dans plusieurs villes de France et d’autres pays européens, préfigurent déjà l’horizon. Comme les créations de « guichets de services lors des rentrées scolaires, pour éviter aux parents d’avoir recours à des services localisés en différents points de l’agglomération », des décalages d’horaires d’administrations, des « cheminements articulés » entre différents modes de transport, la fin de « la concentration des crèches dans les villes-centres au détriment des espaces péri-urbains peuplés de familles »… Bref, toute une série de mesures plus structurantes pour le « vivre ensemble » que les arrêtés anti-mendicité ou l’interdiction de pratiquer le skateboard. 

"Le chômeur et le chronomètre"

Dans la dernière livraison des Actes de la recherche en sciences sociales, Hadrien Clouet et Jean-Marie Pilon évoque un autre genre de lutte « pour la gestion de la ressource temporelle » celle que se livrent les agents de l’Etat et les chômeurs dans leur face-à-face aux guichets de l’Etat social : c’est la course contre la montre à Pôle emploi. Sous l’effet des pratiques du nouveau management public, la compression algorithmique du temps au service de l’optimisation du travail est une réalité dans de nombreuses administrations, mais là, elle a des conséquences directes sur des interactions humaines concrètes. « La variable temporelle – résument les sociologues – devient donc centrale pour optimiser les ressources humaines » et, implicitement, le « raisonnement postule une docilité du public à l’égard du cadrage », ce qui ne va pas toujours de soi. Pour de nombreuses populations, Pôle emploi est en première ligne de l’action publique et souvent les chômeurs, pour se soulager ou susciter de l’empathie, racontent leur vie et leurs difficultés. Notamment les plus démunis, qui « tentent de compenser l’incertitude de leurs droits et la dépendance aux allocations par un rappel de leur mérite ou leur bonne foi ». Face à cela, les conseillers sont tenus par des agendas électroniques où « les prescriptions de réception sont formulées en minutes ». La hausse du nombre des usagers et la stagnation des moyens humains rendent cruciale la course au temps, que se disputent les uns et les autres. Conclusion : 

Pour des raisons morales – liées au soupçon d’oisiveté – et gestionnaires – liées au nombre d’usagers à traiter – le temps des chômeurs est construit comme un temps sous contrat. 

Autre conflit autour du temps : celui du repos dominical. Dans Les Batailles du dimanche, publié aux PUF,Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard rappellent que le dimanche longtemps dédié à l’assistance aux offices religieux a été transformé en un jour travaillé comme les autres par le XIXe siècle industriel et que « ce sont finalement les luttes pour l’amélioration des conditions de travail qui ont poussé l’ensemble des pays industrialisés à renouer avec la tradition du dimanche chômé ». Prenant cette histoire à contrepied, l’économiste Philippe Askenazy se demande aujourd’hui sur le site La vie des idées si l’ouverture dominicale des commerces ne permettrait pas, paradoxalement, de préserver les liens familiaux. Car « La plupart des Français ne souhaitent pas travailler le dimanche, mais beaucoup voudraient bénéficier de plus de services ce jour-là. » Avec le développement du commerce et des services en lignes, pas sûr que le raisonnement tienne longtemps…

Par Jacques Munier

Chroniques

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