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Peter Sloterdijk à Paris en 2005

L’Europe « aux anciens parapets »

5 min
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Dès qu’une crise politique secoue l’un de ses pays membres, la question de l’Europe revient à l’ordre du jour. Est-ce forcément un mal ?

Peter Sloterdijk à Paris en 2005
Peter Sloterdijk à Paris en 2005 Crédits : R. Gaillarde - Getty

Montée de l’extrême-droite, même en Allemagne, existence de régimes autoritaires à l’est de l’Europe, alliance hétéroclite au pouvoir en Italie, incertitude politique en Espagne… À chaque nouvelle crise, on s’inquiète des répercussions sur l’Europe, ce qui dénote au fond un souci nouveau, subrepticement passé dans les mentalités et révélateur de la formation d’une « conscience commune », sans doute bien davantage que la référence à des valeurs abstraites soi-disant « partagées ». C’est ce que veut retenir le philosophe Peter Sloterdijk dans le grand entretien accordé à l’hebdomadaire Le Point. Devant ces « phases de désorganisation, d’incohérence, de dé-participation à ce qui les entoure, et même de décomposition » qui affectent certains États-membres de l’Union européenne, il faut selon lui raison garder et se rappeler « d’où est partie cette Europe qui reste, encore, une énigme d’un point de vue politique et culturel » : et au départ une association de perdants, d’empires humiliés, de nations défaites… 

En 1945, ce n’était pas seulement à l’Allemagne d’assumer sa catastrophe : toute la famille des nations européennes a été, dans les années qui ont suivi, concernée par l’échec.

Notamment par la perte des colonies. « La France, à elle seule, en a perdu 14 en 1960, la fameuse année de l’Afrique ». Sans compter à l’est, tous les pays « vampirisés par le soviétisme ». Ou la Grèce, qui « a connu le joug ottoman pendant des siècles, puis des années de dictature et enfin la crise économique qui l’a rendue exsangue ». Pour le philosophe « l’Europe est un club d’humiliés qui humilie en retour tous ceux qui voudraient en faire partie, ou au moins y prendre un verre de temps en temps » comme la Turquie ou la Russie, traitées avec une suspicion « d’ailleurs justifiée, parce qu’ils avaient choisi d’affecter des attitudes néo-héroïques, néo-impériales, néo-impertinentes, pas du tout dans le ton, disons même le dresscode, du club européen… » Et donc, plus qu’une « communauté de valeurs », reposant sur un « esprit européen » ou sur l’idée d’une construction de la paix, « l’Europe est la communauté des Etats qui ont compris, plus ou moins explicitement, qu’ils n’incarneraient plus jamais le centre de gravité du pouvoir mondial ». D’où l’importance historique et politique de la maison commune. « Il suffit d’étudier les échanges commerciaux intracommunautaires – souligne Sloterdijk – pour comprendre que l’Europe est devenue notre patrie. » Et le fracas du monde ne peut que renforcer ce sentiment. N’en déplaise aux populistes de tout poil, dont le philosophe dénonce la « frivolité » coupable. 

L'Europe des populismes

« Le système – en général le système parlementaire –, c'est la démocratie sans le peuple. Le populisme, c'est, le plus souvent, le peuple sans la démocratie » résume Jacques Julliard dans le Figarovox. Une fois parvenu aux commandes, le populisme s’empresse de couper les ponts avec le peuple, supprimer les corps intermédiaires, nuire à la séparation des pouvoirs, bâillonner la presse… Les Italiens devraient s’en souvenir. L’historien rappelle aussi qu’en « régime populiste, le dogme de l'infaillibilité populaire exige, quand les choses vont mal, la désignation d'un bouc émissaire » et aujourd’hui « ce sont les institutions européennes qui jouent ce rôle », ainsi que l’immigration – souvent imputée aux premières. Dénonçant lui aussi la pusillanimité et les passions tristes agitées par le populisme, il cite Gérard Karsenty dans la dernière livraison de la revue Commentaire : « Il semble que les hommes s'ennuient et cherchent à provoquer des catastrophes économiques et politiques afin de se redonner une identité, une raison pour vivre et pour mourir. Qui a vraiment besoin du Brexit, de la Catalogne indépendante ou de Donald Trump comme président des Etats-Unis ? » Pour Jacques Julliard, « Depuis dix ans, au moins, l'Europe politique n'avance plus, elle recule. Son élargissement à marche forcée a été la source de son impuissance. Son identification à un libéralisme économique forcené, conséquence inévitable de son excessive pluralité, l'a affaiblie par rapport à ses grands concurrents, États-Unis et Chine. » Et il en appelle à un retour « à l'ambition initiale. Lorsque Robert Schuman dans son discours historique du 9 mai 1950, proposa la constitution d'un pool charbon-acier, matrice de l'Europe future, il ne parlait pas à nos futurs partenaires. Il s'adressait exclusivement à l'Allemagne, quitte à envisager un élargissement ultérieur. » Une Europe à deux ? La solution semble singulièrement étriquée et fondamentalement non-européenne… Dans la revue Commentaire, qui fête son quarantième anniversaire, Jean-Claude Casanova et Béatrice Dedinger abordent la question sous l’angle de la démographie. Les projections à 2055 ne sont pas à l’avantage du vieux continent. S’il est vrai, selon la formule prêtée par Goethe à Napoléon, que « Le destin, aujourd’hui, c’est la politique, et la politique, c’est la démographie », l’Europe de la zone euro ne devrait représenter qu’une proportion de la population mondiale à peu près égale à celle de la France de 1800, soit 3,5%. Raison de plus pour se rassembler.

Par Jacques Munier

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