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12/12/1995 à Paris

Météo sociale : avis de calme plat

5 min
À retrouver dans l'émission

Le climat social est à l’image du froid sibérien qui s’est abattu sur l’hexagone ces derniers jours.

12/12/1995 à Paris
12/12/1995 à Paris Crédits : J. Robine - AFP

« Froid, froid, le printemps sera froid » pronostique Luc Le Vaillant dans sa chronique hebdomadaire de Libération. « Avec un quart des suffrages, Macron a tout raflé. 75% des exprimés étaient vent debout contre sa logique européenne, contre sa stratégie d’adaptation à la mondialisation «heureuse».Et pourtant, cette France apeurée et bloquée, colérique et acrimonieuse lui a concédé les pleins pouvoirs. » En faisant ce qu’il a dit, et « sans attendre, tout en accélérant dans les virages », le Président semble provoquer une sorte de sidération. « Les patrons sont chouchoutés, Bruxelles caressée dans le sens du poil, les fonctionnaires mis à l’amende, les cheminots bientôt délestés de cette prime d’escarbille qui faisaient briller les yeux de l’exception culturelle et les indemnités chômage pourraient être lourdement ponctionnées. Et pourtant, rien ne bouge. » Président à la hussarde, 

autoritaire souriant et pressant, il se saisit des ordonnances jacobines comme d’un fouet afin de faire cavaler le percheron du vieux monde du travail jusqu’aux nouveaux pâturages de la start-up nation.

Pour Stéphane Rozès, ce serait paradoxalement cette question de la nation qui expliquerait le désengagement de l’opinion. Le politologue développe son analyse dans Le Monde en comparant la situation actuelle à celle de 1995, lorsqu’en réaction au plan Juppé sur la réforme de la Sécurité sociale qui concernait également les régimes spéciaux, les cheminots et les agents des services publics, avaient bloqué le pays des semaines durant, entraînant d'autres secteurs dans une grève nationale.

La "grève par procuration"

C’est qu’à l’époque, même s’ils « adhéraient majoritairement aux mesures du plan du premier ministre prises une à une » les Français soutenaient le mouvement. Jacques Chirac avait été élu sur le thème de la réduction de « la fracture sociale » dans un contexte de fragilisation des classes moyennes qui se sentaient solidaires des plus exposés aux menaces d’un capitalisme financier se développant à coup de délocalisations et de licenciements boursiers. Six mois plus tard le Président se détourne de sa ligne au nom de la mise en place de l’euro,  privilégiant « les contraintes européennes plutôt que son engagement envers la nation ». Du coup, « des notions devenues surannées avec les " trente glorieuses " : la nation, la République, les services publics » font un retour en force dans l’opinion…. Or, selon Stéphane Rozès, rien de tel aujourd’hui. « Une fois élu, contrairement à ses trois prédécesseurs, le président Macron a reconnu et assumé devant le Congrès les raisons intimes de son élection : Le premier mandat que m'ont confié les Français est de restaurer la souveraineté de la nation. » Et pour le politologue, cela suffirait à 

tenir ensemble les " moi " dispersés de la " start-up nation " et des catégories populaires.

Mais si « le cheminot est momentanément remisé comme figure sociale », c’est sans doute aussi à cause de l’insistance du gouvernement à brandir son statut, « qui permettrait à peine d’économiser entre 100 et 150 millions d’euros à un horizon de dix ans » et ne résoudrait en rien l’avenir de la SNCF. 

Haro sur le statut

Pour Martine Orange dans Mediapart, « l’objectif de l’Élysée est ailleurs : gagner une bataille politique, en ralliant à lui l’opinion publique » et en affaiblissant les syndicats. La journaliste, qui détaille la nature des soi-disant « privilèges » du statut, estime que l’opération consiste à « réduire l’avenir du transport ferroviaire à celui du seul statut des cheminots, laissant aux Régions la charge de trancher plus tard le sort des petites lignes et de l’aménagement du territoire, repoussant aux calendes grecques le problème de la dette exorbitante de la SNCF et passant sous silence l’organisation du transport ferroviaire en France ». Car « même les rapporteurs de la mission Spinetta ne semblaient pas convaincus de l’urgence de s’attaquer au statut des cheminots ». Et un syndicaliste confirme qu’il n’est pas dupe du piège ainsi tendu : 

Pendant qu’on parle du statut, on ne parle pas du reste. Les Français seraient vent debout s’ils comprenaient la destruction du service public qui se profile, l’abandon de toute politique ferroviaire, de toute cohésion territoriale.

Martine Orange rappelle au passage que l’une des questions posées par l’institut Odoxa pour établir le consentement de l’opinion à la réforme était ainsi formulée : « Pensez-vous qu'il faut faire disparaître ce statut qui est un privilège qui n’a plus lieu d’être aujourd’hui ? » Le « privilège », Jack Dion en décrit les contreparties dans Marianne, alors que la SNCF manque de conducteurs et que ça n’est pas sans conséquences sur son fonctionnement : de nombreux jours d’absence du domicile, des week-ends sacrifiés (12 par an) et des vacances d’été tous les cinq ans, tout cela n’est pas l’idéal pour une vie de famille. Le chroniqueur estime que l’offensive gouvernementale sur le statut des cheminots participe en outre d’une tendance générale au nivellement par le bas et la réponse du Président au Salon de l’agriculture à un cheminot qui l’interpellait – Je ne peux pas avoir d’un côté des agriculteurs qui n’ont pas de retraite, et de l’autre un statut cheminot et ne pas changer – lui inspire cette citation de Péguy :

Le triomphe des démagogues est passager mais ses ruines sont éternelles.

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