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David Bowie et Mick Jagger, Londres, 1987

Pop philosophie

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C’est Gilles Deleuze qui avait lancé ce concept d’une philosophie qui puisse s’adresser à un public élargi, en connexion avec la culture et la musique pop.

David Bowie et Mick Jagger, Londres, 1987
David Bowie et Mick Jagger, Londres, 1987 Crédits : Getty

Aujourd’hui, Agnès Gayraud, musicienne du groupe rock La Féline et philosophe, publie à La Découverte Dialectique de la pop, où il est beaucoup question du philosophe Theodor W. Adorno, auteur notamment d’une Théorie esthétique et de nombreux ouvrages sur la musique, mais aussi d’une critique acerbe de la musique populaire standardisée. La jeune thésarde se trouvait écartelée entre son sujet et sa pratique musicale et, comme elle l’explique à Xavier de La Porte dans les pages idées de L’Obs, elle a décidé de « prendre au sérieux les critiques que le philosophe adresse à la pop » et d’y répondre point par point. D’où la forme dialectique de son approche mais aussi de son sujet : « C’est face à ses détracteurs que la pop s’est comprise comme un art, face à ceux qui n’y entendaient que du bruit, et pas de la musique » écrit-elle dans le livre et elle souligne le caractère syncrétique de la pop, ouverte à toutes les influences, comme une volonté politique, « métapolitique même », de susciter des adhésions collectives et une forme de catharsis. On peut rappeler la belle formule d’Adorno sur la dialectique de la pulsion et de son apaisement dans la musique : 

Elle réveille la danse des ménades, elle sort de la flûte enchanteresse de Pan mais tout aussi bien de la lyre d’Orphée autour de laquelle se rassemblent, apaisées, les figures du désir. (Le caractère fétiche dans la musique, Allia

Agnès Gayraud évoque aussi « la place inédite de la biographie du chanteur ou de la chanteuse », cette façon de faire de sa vie une œuvre d’art. Dans son Petit éloge de David Bowie (Éditions François Bourin) Daniel Salvatore Schiffer insiste sur le dandysme du personnage, ainsi que sur son immersion dans la « pop culture », en rappelant son amitié avec Andy Warhol. Pour le philosophe, l’éloge est l’occasion d’illustrer la figure du dandy et ce que Camus avait désigné dans L’Homme révolté comme « une esthétique de la singularité ». Avec une attitude souveraine à l’égard de la mode qui passe par un soin paradoxal de l’apparence sous les habits de lumière. Dans le chapitre « Philosophie vestimentaire » de son Précis de décomposition, Cioran livre une des clefs de cette attitude.

L’habit s’interpose entre nous et le néant. Regardez votre corps dans un miroir : vous comprendrez que vous êtes mortels. C’est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d’immortalité : comment peut-on mourir quand on porte une cravate ? 

Musicien, acteur, artiste culte, dandy inspiré, David Bowie incarne pour l’éternité le mélange des genres propre à la pop culture.

La musique et la transe

Autre forme de catharsis, plus radicale et spectaculaire : François R. Cambuzat retrace dans la revue Delta T (Anamosa) un périple en quête de sons et de transes depuis la région chinoise du Xinjiang et les chamanes ouïgours – dont beaucoup de femmes – jusqu’au désert du Djérid, aux portes du Sahara dans le sud tunisien, avec les rituels de la Banga, une communauté qui célèbre également des fêtes chamaniques. « Des adolescents se roulent par terre, jambes arquées, regard fixe ; les filles se démènent, forçant et accélérant les rythmes des tablas (tambours) ; des femmes hurlent sans pouvoir couvrir l’implacabilité des tchektchekas (percussions métalliques). L’eau gicle, s’envole en gifles, tandis que la fumée du benjoin recouvre nos vies. » Arrive alors la communauté Banga, « portant le feu pour vous déporter vers votre côté le plus sauvage en un rituel effréné jusqu’à la perte totale des sens »… Musicien et compositeur polymorphe qui vient du punk, de l’improvisation et de l’avant-garde, François R. Cambuzat a travaillé avec quelques grands noms du jazz ou du rock, et de la musique maghrébine. Là aussi un bel exemple de syncrétisme. 

Le battle du rap

La dernière livraison de la revue Mouvements est consacrée au rap, entre genre, classe et race. Un ensemble de représentations qui font l’objet de remaniements et de détournements constants : ainsi le côté ostentatoire de l’affichage de la réussite par les marques extérieures de richesse seraient-ils moins un indice de la récupération par le système consumériste qu’une forme de provocation empruntant aux codes dominants, pas forcément contradictoire avec la dimension politique des débuts et la contestation sociale, « au plus près de la chronique du quotidien de l’oppression des quartiers populaires et des minorités ethno-raciales ». De même, face à l’expression « du machisme pornocrate et de la violence élevés au rang d’esthétique » un rap féministe émerge en mode retournement du stigmate à l’encontre du gangsta rap.

Ces rapeuses hardcore subvertissent le discours dominant sur la sexualité, retournent le stigmate de la bitch et dénoncent les conditions de vie des jeunes mères noires célibataires sans emploi tout comme les relations de pouvoir dans l’intimité. 

Comme le résume Keivan Djavadzadeh, « elle ont amené la révolution sexuelle dans le Hip hop ». Car pour nombre d’entre elles, « la sexualité constitue précisément l’un des rares domaines dans lequel exercer sa puissance d’agir et trouver de l’amour-propre ».

Par Jacques Munier

Chroniques

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