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Psychanalyse et politique

5 min
À retrouver dans l'émission

Alors que Mark Zuckerberg doit s'expliquer devant le congrès américain, l'affaire des données personnelles revendues par Facebook en dit long sur notre capacité à en rabattre sur la liberté.

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Si c’est gratuit, c’est parce qu’on vous a acheté... Crédits : Chesnot - Getty

Pour l’anthropologue et psychologue Sherry Turkle, l'affaire de siphonage des données par Cambridge Analytica révèle à quel point on a pu se mentir à propos de Facebook, dans l’aveuglement d’une passion pour ce réseau social. Le spécialiste des usages réticulaires des Américains rappelle dans _Le Monde_que dès le début, un lien fort s'est noué entre eux et les réseaux sociaux, qui permettent des « relations sans engagement », « toujours ensemble, mais seuls, protégés par la distance qui nous sépare des autres ». Avec le temps, c’est même devenu « une véritable histoire d'amour : quand ce que les réseaux sociaux réclamaient était contraire aux valeurs défendues de longue date par le peuple américain – le droit à la vie privée et au contrôle des informations nous concernant – nous avons fermé les yeux. » Et « lorsque des lanceurs d'alerte fournissaient la preuve d'une violation des politiques de confidentialité, on les invitait à regarder ailleurs, quand on ne leur demandait pas simplement de quitter l'entreprise ».

Panoptique

C’est qu’en retour le rêve promettait : « Je partage donc je suis ». Nombreux sont ceux qui polissaient leur image, en évitant les opinions tranchées ou trop engagées, redoutant comme cette lycéenne qui savait que Facebook ou Google conservait la trace de ses recherches et messages, que son avenir ne soit compromis « à cause d’un profil clivant ». Une version moderne du panoptique analysé par Michel Foucault, « où chacun se sent observé par celui qui serait au centre du dispositif » mais là « il est inutile que quelqu'un soit réellement placé au centre pour surveiller. Il suffit juste que les autres pensent que ce peut être le cas. L'architecture s'occupe à elle seule de la répression », commente Sherry Turkle, qui ajoute qu’ « Aujourd'hui, si des applications peuvent publier ce que vous regardez, ce que vous lisez ou communiquez, alors la technologie elle-même empêche la liberté de pensée. » C’est pourquoi, selon lui, face à cette passion et à cet aveuglement, « le temps est venu de prendre la parole » et « d'adopter une attitude plus constructive et plus volontariste à l'égard des grandes avancées technologiques de notre temps. Seule une action politique pourra faire en sorte qu'elles permettent la libre expression ». 

La psychanalyse, un espace laïque

Pour Ali Magoudi, c’est « la peur d’avoir des pensées blasphématoires qui nous empêche de penser ». Le psychanalyste, qui publie à La Découverte N’ayons plus peur ! Enquête sur une épidémie contemporaine (et les moyens d’y remédier), raconte à Yann Diener dans CharlieHebdo comment, né d’une mère polonaise catholique et d’un père algérien musulman, il a trouvé dans la psychanalyse un « espace laïque ». Il revient sur la relation improbable de ses parents, peu pratiquants mais imprégnés de leur cultures religieuses respectives, et il souligne que « la liberté de religion inclut le fait que l’autre a le droit de blasphémer ». Sur quoi sommes-nous prêts à transiger pour protéger notre tranquillité et accommoder nos styles de vie, c’est l’objet du livre qu’Adam Phillips publie chez Gallimard sous le titre Les plaisirs non défendus. « Ce que notre obéissance fait de nous aura en tout point le sens même de ce qu’elle nous ôte » affirme-t-il. Citant Winnicott, il rappelle que « ce qui est à redouter dans le développement précoce de l’enfant, c’est qu’il renonce à la spontanéité pour se conformer aux besoins de ceux qui prennent soin de lui ». C’est le dilemme de l’obéissance : « l’enfant devra désirer ce que la mère désire qu’il désire », dans un consentement tacite « à être débarrassé de lui-même ». L’histoire se répète ainsi et c’est pour en parler « que la psychanalyse, en dérivant des formes libérales les plus laïques de l’éducation au XIXe siècle fut inventée ». Car « traditionnellement l’interdit est l’ennemi des conversations sur l’interdit ». Adam Phillips en veut pour preuve le récit de la Genèse qui met en scène la tentation d’Adam et Ève créée par une exigence d’obéissance : 

Avant la chute, tout ce qu’ils savent est quelque chose qu’ils ne doivent pas faire – c’est à dire quelque chose qu’ils ne doivent pas désirer. Mais de le savoir rend ce quelque chose désirable. Après tout, s’ils n’avaient pas été avertis, ils n’auraient pas su ce qu’ils manquaient ni que quelque chose leur manquait.

Outrepassant l’interdit, cédant à « une tentation créée par une exigence d’obéissance », Adam et Ève « ont découvert la morale » en même temps que leur condition mortelle. « L’obéissance la plus pernicieuse est celle dont on n’est pas conscient. » Car elle est le souhait « de ne pas savoir quelque chose ». Réaliste et normal, celui qui obéit vit sa vie comme s’il savait vraiment ce qu’est la vie. Il ignore superbement qu’en créant un monde d’interdits, la société produit le conformisme et que nous sommes le résultat de cette ambivalence conflictuelle de la norme et du risque. 

Par Jacques Munier

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