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Au défilé du 14 juillet 1959

De Gaulle, plus grand mort que vivant ?

5 min
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Il y a bientôt 50 ans, en avril 1969, le général de Gaulle quittait le pouvoir. À l’approche de cette date anniversaire, des historiens s’opposent sur l’héritage.

Au défilé du 14 juillet 1959
Au défilé du 14 juillet 1959 Crédits : Getty

Dans un passage célèbre de Clio, Charles Péguy – l’un des auteurs préférés du général – évoque la différence entre l’histoire et la mémoire : « l’histoire est essentiellement longitudinale, la mémoire  est essentiellement verticale. L’histoire consiste essentiellement à  passer au long de l’événement. La mémoire consiste essentiellement, étant dedans l’événement, avant tout à n’en pas sortir, à y rester et à le remonter en dedans. La mémoire et l’histoire forment un angle droit. » On peut dire qu’avec de Gaulle, elles sont d’équerre dans le récit national, l’une à l’aplomb de l’autre. À tel point que ses plus farouches adversaires d’hier en revendiquent aujourd’hui les restes symboliques, comme le Rassemblement national, ex-Front national ainsi rebaptisé en écho au Rassemblement du peuple français, le RPF fondé en 1947 par le général. C’est pourquoi le détour par l’historiographie étrangère peut s’avérer éclairant, en particulier celle des anglo-saxons peu suspects d’idolâtrie. Dans le mensuel Books, deux historiens s’opposent encore, et qui plus est, l’un sur la lecture de l’autre : Ferdinand Mount rend compte dans la London Review of Books du livre de Julian Jackson, Une certaine idée de la France : la vie de Charles de Gaulle, à paraître au Seuil en septembre, et en retour son auteur conteste la vision négative que celui-ci a tirée de son ouvrage. Sur les trois aspects essentiels de l’héritage gaullien – la Libération sans guerre civile, la décolonisation et la Constitution de la Ve République – Mount ne retient qu’une forme de cynisme rétrograde. Évoquant le discours du 6 juin 1944 – « La bataille suprême est engagée… » – il rappelle le mot de Churchill à Roosevelt sur le speech d’autant plus « remarquable » que de Gaulle « ne dispose pas du moindre soldat dans la grande bataille » en question. La décolonisation de l’Algérie n’aurait été pour lui qu’un « marchepied pour l’Élysée ». Et la Constitution de la Ve République, un costume taillé à sa mesure qui s’est révélé au fil du temps trop large pour ses successeurs – à l’exception de Mitterrand qui avait su cultiver une même ambiguïté entre les deux France. 

De Gaulle était incontestablement un grand orateur, mais ses discours n’avaient que deux registres : les périodes sonores à la Bossuet et les obscénités de caserne – con, merde, chienlit.

Et sur les célèbres formules – « Je vous ai compris » ou « Vive le Québec libre », voire sa sortie sur l’unité de l’Irlande – l’ex-conseiller de Margaret Thatcher évoque un goût prononcé pour la provocation en citant Raymond Aron : « Je crois que le général de Gaulle ne prend pas lui-même au sérieux la moitié des arguments qu’il emploie et qu’il se distrait solitairement au spectacle des polémiques qu’il déchaîne. »

Non aligné

Sur la politique algérienne, Julian Jackson admet que le général n’a pas été le « décolonisateur clairvoyant » qu’un gaullisme de gauche se plait à célébrer, ne serait-ce que parce que la crise – la guerre – se prolongea quatre années après son retour au pouvoir et que le sort des harkis en reste le point obscur. Mais sur la politique étrangère de la France à l’époque de la guerre froide, sa position de « non aligné » parmi les « non alignés » visait à maintenir l’indépendance de notre pays dans le concert des nations, et elle n’était pas dénuée de pensée stratégique au-delà de l’affrontement des blocs. Ainsi la leçon administrée à Richard Nixon en mars 1969 « sur les périls et la futilité de l’engagement américain au Vietnam » ou « sa mise en garde sur le fait qu’un jour les États-Unis pourraient ne plus penser que leurs intérêts sont inextricablement liés à ceux de l’Europe », et l’exhortant à organiser sa propre défense, un discours qui apparaît aujourd’hui prophétique. Le Figaro publie en pages Champs libres les bonnes feuilles du livre d’Arnaud Teyssier De Gaulle, 1969 (Perrin). L’historien revient notamment sur les semaines cruciales de mai 68. Selon lui, de Gaulle a parfaitement pris la mesure des évènements et « fort bien compris qu’un personnage nouveau est apparu dans l’histoire du pays : la société. » La question reste ouverte, à en juger par le commentaire de l’auteur, selon lequel la loi de la politique démocratique « c’est l’exercice de la souveraineté et de la puissance, la capacité d’exercer la décision bien loin de l’instance d’arbitrage, de concertation ou de consensus que tenterait d’imposer plus tard la gouvernance ». Face à la poupée qui fait non de Michel Polnareff en 69, ce serait « la souveraineté du peuple contre celle de la société, cette identité usurpée qui contient peut-être en germe sa propre mort. » Le 27 avril 1969, le non l’emporte (52,4%) alors que la participation est très élevée (80%). 

« Il y a de toute évidence beaucoup d’aspects déplaisants chez de Gaulle mais, en fin de compte, c’est la mélancolie, jamais très loin sous la surface de cette « fierté ombrageuse », qui parvient dans mon esprit à humaniser cet homme fier, étrange et gauche. Julian Jackson

Par Jacques Munier

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