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Poutine et son ministre de la Défense, août 2017

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Les élections présidentielles dimanche prochain et la Russie invitée au Salon du livre ce weekend...

Poutine et son ministre de la Défense, août 2017
Poutine et son ministre de la Défense, août 2017 Crédits : A. Nikolsky/TASS - Getty

« La neige s'invite dans la présidentielle russe » observe Marc Nexon dans Le Point. Il évoque « l'initiative d'une Moscovite lassée d'attendre les services municipaux alors que des mètres de poudreuse s'amoncellent devant son domicile. Elle a tracé sept lettres géantes dans la neige : Navalny, le nom du principal opposant au régime, dont la candidature a été rejetée. Un individu les efface. Elle récidive. Cette fois, une équipe d'agents surgit et déblaie le lieu. L'expérience de Tatiana Grigoryeva fait aussitôt des émules. À Tomsk, à Iaroslav, à Saratov, le nom maudit apparaît dans la neige, entraînant la mobilisation des équipes municipales. » Du coup, les partisans de la candidate libérale Ksenia Sobtchak en font autant : « Contre Poutine, écrivent-ils sur la rivière Neva gelée à Saint-Pétersbourg. Mais cette fois, l'affaire tourne mal. La police les embarque et Roskomnadzor, l'organe de régulation des médias, interdit toute photo de l'affront. » 

La mainmise sur les médias

C’est notamment en diffusant un reportage sur la mauvaise gestion du déblayage de la neige dont elle tenait pour responsable le gouverneur de la région que la première chaîne de télévision privée en Russie a enclenché le processus qui lui sera fatal, jusqu’à sa fermeture le 31 décembre 2014, suite à la diffusion d’un reportage sur les soi-disant « volontaires » qui investissent la Crimée, montrant les bus affrétés par le gouvernement et révélant la présence de soldats russes, à l’inverse de la propagande officielle ressassée en boucle sur les télévisions d’État. À Tomsk, au cœur de la Sibérie, Pierre Boisson et Lucas Duvernet-Coppola ont mené l’enquête sur TV2 pour le magazine Society. Lancée au début des années 90, cette toute première chaîne de télé privée et indépendante subit plusieurs « coupures » déguisées en accident d’antenne par les autorités. Face à la réaction des téléspectateurs, qui organisent des manifestations, et le soutien d’intellectuels et d’hommes politiques, les journalistes sont officiellement accusés de vouloir – je cite « renverser par la force le système constitutionnel russe et plonger le pays dans le chaos dans le but de permettre aux bandits américains de voler la Russie ». Johann Bihr, en charge de l’Europe de l’Est à Reporters sans frontières, résume le contexte : « Dès son arrivée au pouvoir, Poutine a progressivement repris la main sur les médias. Il a commencé en chassant les oligarques qui possédaient NTV et ORT, les chaînes les plus regardées. À la place, il a mis des hommes à lui. 

En deux temps trois mouvements, il avait la première source d’information de ses concitoyens dans la poche. 

D’où une campagne électorale qui ne suscite guère d’enthousiasme, quand elle n’est pas marquée par toute sorte d’intimidations, voire des interpellations… L’enjeu pour le pouvoir étant la participation, les vidéos virales se répandent sur le net, où l’on peut voir, par exemple, la mise en scène d’un Noir et d’un gay comme avenir promis à la population si celle-ci ne se déplace pas pour aller voter. La réélection attendue de Poutine devrait lui assurer 24 ans de règne. Soit une longévité comparable à celle de Staline. Et justement, son seul vrai rival se trouve être un communiste, le roi de la fraise en Russie, dirigeant d’un sovkhoze produisant le fruit à collerette pour tout le pays et sous toutes ses formes dérivées, jusque dans le Donbass, où elle est livrée en convoi – je cite « aux frères russes livrés à la menace de l’Otan ». Le magazine Ebdo est allé enquêter dans le sovkhoze Lénine, à 30 km de Moscou, où Pavel Nicolaïevitch Groudinine n’a que son modèle social, réellement redistributif et un brin paternaliste, à proposer en guise de programme. Lui aussi est en bute aux fake news diffusés par les médias officiels : « comptes à l’étranger, châteaux cachés… Tout est bon pour faire passer le candidat-bon-père-de-famille pour un affreux patron avide » confirme Emmanuelle Moreau. 

Un siècle d’histoire russe

Invitée d’honneur du Salon du livre, la romancière russe Ludmila Oulitskaïa ne fait pas partie de la délégation officielle. Vincent Jauvert a rencontré pourL’Obs cette icône de l’opposition. Son premier livre – Sonietchka – « raconte la Russie des petites gens bringuebalés au fil de l’histoire sauvage de leur pays ». L’écrivaine revient sur les grandes manifestations anti-Poutine de fin 2011 début 2012, contre sa réélection contestée, et leur « ambiance jeune, joyeuse, très positive ». Vite étouffées, « plusieurs manifestants parfaitement pacifiques – des enfants ! – ont été arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison. En les enfermant, le pouvoir nous a dit : je ne veux pas discuter, seulement cogner. Si bien qu’il n’y a pas plus de grande manifestation. » Le dernier livre de Ludmila Oulitskaïa est une saga en partie autobiographique publiée chez Gallimard sous le titre L’échelle de Jacob. Elle y raconte un siècle d’histoire russe depuis 1911, avec le séjour au goulag de son grand-père. Sur cette période – souligne-t-elle – il n’y a pas eu en Russie d’examen critique. Du coup, ce passé n’est pas soldé. Il continue de hanter les représentations politiques et fait retour dans des expressions comme celle employée par Poutine : « J’irai buter les terroristes jusque dans les chiottes », une réminiscence de l’usage dans les camps où les voyous « laissaient croupir dans l’urine le cadavre des délateurs qu’ils venaient d’assassiner ».

Par Jacques Munier

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