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Marche blanche pour Kamel à Villeneuve sur Lot, victime de coups de couteau dans une rixe entre bandes rivales, 02/02/2011

La justice et les jeunes

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Une rixe entre bandes rivales d’adolescents a fait un mort samedi aux Lilas, en Seine-Saint-Denis. S’il n’est pas nouveau, le phénomène semble avoir gagné en intensité et en violence.

Marche blanche pour Kamel à Villeneuve sur Lot, victime de coups de couteau dans une rixe entre bandes rivales, 02/02/2011
Marche blanche pour Kamel à Villeneuve sur Lot, victime de coups de couteau dans une rixe entre bandes rivales, 02/02/2011 Crédits : J.M. Mazet - Maxppp

Battes de base-ball et barres de fer, et même des étuis de calibre 7,62 mm – laissant penser à des tirs de Kalachnikov – ont été retrouvés sur les lieux de l’affrontement. Dans Libération Zinn-Din Boukhenaïssi évoque les limites de la prévention dont il a la charge dans le nord de Paris. D’abord du fait des jeunes eux-mêmes, le plus souvent entraînés par un prétexte futile : « sur quoi peut se baser une politique de prévention quand un regard est à l’origine d’un coup de couteau ? » A propos des bandes, François Molins, procureur de la République, faisait récemment état d’une forme d’impuissance en parlant d’irrationalité des comportements. Mais Zinn-Din Boukhenaïssi souligne l’importance du travail de terrain des éducateurs qui « savent identifier une tension naissante. Quelques mots peuvent suffire à casser une dynamique de groupe car la plupart des jeunes n’ont pas envie d’en découdre » et la victime d’aujourd’hui aurait pu se trouver hier dans le camp des coupables. 

Beaucoup subissent plus qu’ils n’agissent, parce qu’ils se retrouvent entraînés par des logiques de solidarité, de loyauté, de fratries. Ils nous parlent de la difficulté à devoir supporter cette violence au quotidien.

Outre le travail de prévention, notoirement lacunaire faute de moyens, l’éducateur, qui dirige le Groupe de recherche et d’action auprès des jeunes adolescents de la rue insiste sur les conditions sociales d’émergence de la violence des bandes : 

De nombreuses mères élèvent seules leurs enfants. Elles font des ménages, travaillent dans le secteur des services à la personne. Elles partent tôt ou reviennent tard, s’épuisent. Sans pour autant déresponsabiliser les parents, on ne peut émettre de théorie sans évoquer au préalable cet univers-là, où toute l’énergie est absorbée par une urgence matérielle. 

Lutter contre la précarité est donc selon lui la meilleure manière de réduire la part « irrationnelle » des bagarres de bandes. L’autre levier d’action concerne les réseaux sociaux : 

Car même lorsqu’il est dans sa chambre, donc physiquement éloigné de la rue, un gamin reste exposé. Devant son ordinateur, il peut se retrouver, en ligne, à la genèse d’une rixe parce que connecté avec des jeunes de son quartier. Sa réputation se joue dans cet espace virtuel.

Un phénomène peu étudié

On peut regretter à cet égard que le champ de la sociologie des bandes ne soit pas davantage développé. Marwan Mohammed, l’un de ceux, avec Laurent Mucchielli, à l’avoir investi, insistait dans La Formation des bandes - Entre la famille, l'école et la rue (PUF), sur l’idéologie de la consommation pour analyser les réponses en mode "pack" ou "forfait" que les bandes apportent à leurs jeunes membres. Face aux réponses partielles de l’école ou des familles à leurs besoins sociaux – consommation, reconnaissance, construction identitaire – les bandes fournissent une compensation symbolique permettant de comprendre des engagements qui peuvent paraître irrationnels, débouchant souvent sur des issues peu attrayantes comme la prison… Les jeunes de nos banlieues sont-ils plus dangereux aujourd’hui ? C’est la question posée par le juge pour enfants de Bobigny Jean-Pierre Rosenczveig dans son livre d’analyse et de témoignage Rendre justice aux enfants (Seuil). S’il est vrai que « le nombre des mineurs mis en cause par la police ou la gendarmerie a considérablement augmenté », c’est aussi dû au fait que de nouvelles lois ont créé de nouveaux délits, augmentant mécaniquement les chiffres de la délinquance : interdiction de manifester cagoulé ou de se rassembler dans une cage d’escalier… De même le délit d’outrage, devenu une « technique » pour gérer les incivilités, est monté en flèche. Le taux de réponse pénale a connu une forte hausse : de 60% en 1990 il est passé aujourd’hui à 93%, démentant dans les faits les accusations de laxisme à l’encontre de la magistrature. 

Le rôle de la Justice

Le laxisme, c’est toujours pour les autres, lorsque certains politiques qui agitent ce chiffon rouge sont eux-mêmes visés par des enquêtes judiciaires, l’argument se retourne et l’on crie alors à l’acharnement. La dernière livraison de la revue Délibérée (La Découverte) animée par le Syndicat de la magistrature, pose la question cruciale de l’impartialité des juges, « un devoir pour le juge et un droit pour le justiciable ». Pour Geneviève Giudicelli-Delage, cela procède de l’égale dignité de tous. Benoist Hurel rappelle la valeur constitutionnelle du principe. Mais l’impartialité ne peut être assimilée à l’absence de subjectivité. Le magistrat souligne que la jurisprudence a su « préserver la subjectivité du juge » et fonder l’impartialité sur l’existence ou non de conflits d’intérêts entre le juge et une partie. Le caractère subjectif de la démarche du juge est particulièrement important dans le cas des enfants et des jeunes, dont la délinquance n’est le plus souvent qu’un passage dont il convient de négocier la sortie plutôt que de les confirmer dans une trajectoire de récidive, et l’on connaît le rôle de la prison dans ce domaine. Comme le rappelle Jean-Pierre Rosenczveig, « 86% des mineurs délinquants ne le seront plus une fois adultes ».

Par Jacques Munier

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