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La gentrification à Brooklin

L’accroissement des inégalités

5 min
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Aujourd’hui les pauvres votent à droite et les riches à gauche, mais le paradoxe n’est qu’apparent…

La gentrification à Brooklin
La gentrification à Brooklin Crédits : R. B. Levine - Maxppp

C’est ce qu’explique l’auteur américain Thomas Frank, qui publie aux éditions Agone Pourquoi les riches votent à gauche, après s’être demandé dans un ouvrage précédent Pourquoi les pauvres votent à droite ? En fait, comme le montre Anne Crignon dans les pages Débats de L’Obs, il s’agit des deux aspects d’un même phénomène, aisément reconnaissable chez nous : « l’échec des démocrates américains, lesquels se proclamaient encore dans les années 1970 le parti du peuple contre celui de la haute naissance. Un demi-siècle plus tard, ouvriers et classes populaires ont déserté le parti de Franklin Roosevelt, lequel œuvre désormais à aider toujours plus ceux qui n’en ont pas besoin ». Un discours technocratique est servi à la nouvelle clientèle de la gauche dominante, ceux que Thomas Frank appelle les « professionnels » : « les bien-nés, les bien-éduqués, les bien-diplômés, les bien-payés, les bien-connectés », ces dix pour cent qui « composent la caste des néolibéraux de gauche en Amérique ». « Créatifs » de Wall Street et de la Silicon Valley, patrons de gauche et millionnaires philanthropes, ils inspirent le « prêt-à-penser » à l’égard du progrès, ne jurent que par « l’innovation » et le « changement », pratiquant au passage l’OPA sémantique sur ce dernier terme qui a si longtemps désigné l’aspiration populaire à l’amélioration de sa condition. De même – souligne Anne Crignon – « le concept de méritocratie a la tête à l’envers », il signifie désormais « l’idée que les privilèges sont mérités ». Bill Clinton, dont la présidence « est croquée en yuppie Woodstock » quand « le Parti démocrate devint celui des banquiers », et même Barack Obama qui a avalisé l’accord de libre-échange Alena accélérant les délocalisations, ont aggravé le phénomène de désaffiliation politique qui gagne aujourd’hui les classes moyennes. 

À se demander si, en France comme en Amérique, ce n’est pas un phénomène qu’on croyait réservé au marché immobilier qui abîme le socialisme : la gentrification.

Les bobos n’existent pas

Et même là, il convient d’ouvrir l’œil, et le bon : dans un ouvrage collectif * publié aux Presses universitaires de Lyon sous le titre Les bobos n’existent pas, des enquêtes de terrain montrent que « les familles de cadres supérieurs s'installant dans le 3e arrondissement de Paris depuis dix ans n'ont, sociologiquement, pas grand-chose à voir avec les ménages solos, les professionnels précaires de la culture ou les jeunes couples de fonctionnaires locataires dans le 20e arrondissement de Paris, à Montreuil, ou à la Goutte-d'Or, dans le 18e arrondissement ». Marc-Olivier Bherer rend compte du livre dans Le Monde, il cite la sociologue Anaïs Collet : « s'installer à Montreuil n'est pas l'expression d'un goût particulier pour les atmosphères populaires, c'est plutôt un choix par défaut. Franchir le périphérique pour habiter un espace plus spacieux à un moindre prix " était une manière de compenser le déclassement représenté par le fait de quitter Paris ". » Les bobos étaient davantage une utopie qu'une réalité. Pour l’inventeur américain du terme David Brooks ils représentaient « l'espoir d'un apaisement des tensions sociales grâce à l'essor d'une classe hybride, capable de réconcilier les contraires, le marché et la contestation, les classes aisées et les milieux populaires. » Mais cet espoir a vécu, qui « se heurte à un ressentiment populiste et à l'émergence de démocraties illibérales ». Dans son livre, David Brooks avait listé les personnalités qui n'ont rien à voir avec les bobos. Le premier nom cité était celui de Donald Trump. 

Les « inégalités injustes »

Reste la question des inégalités. Selon un sondage récent, 53% des Français estiment qu’elles ont augmenté depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Le cofondateur de l’Observatoire des inégalités, Louis Maurin, précise dans le magazine Society que ce sont les « inégalités injustes » qui posent problème, lorsque s’impose une hiérarchie de l’accès aux pratiques ou aux ressources : revenus, diplômes, services. Aujourd’hui, par exemple, « le taux possession d’un téléviseur est plus bas chez les cadres que chez les ouvriers ». Mais les mesures destinées à compenser les inégalités scolaires en divisant par deux les classes de CP dans les zones d’éducation prioritaires ne concernent que des quartiers où se concentrent des pauvres, et pas l’ensemble des territoires où ils résident : « les trois quarts des personnes les plus défavorisées en France » restent du coup hors d’atteinte, notamment en zone rurale. Dans les pages idées de Libération, l’économiste Pierre-Yves Geoffard évoque une étude récente conduite en Allemagne sur les effets de la scolarisation précoce en maternelle pour compenser en partie le handicap social. 

L’analyse montre sans ambiguïté que la maternelle profite aux enfants qui la fréquentent régulièrement dès 3 ans, mais surtout que ceux qui en retirent le plus grand bénéfice sont ceux des milieux les moins favorisés, notamment les enfants de migrants.

Pourtant ce sont les enfants issus des milieux les plus aisés qui fréquentent davantage la maternelle, subventionnée en Allemagne mais facultative. En France, la décision du gouvernement de la rendre obligatoire dès 3 ans va dans le bon sens, une manière aussi de ne pas gaspiller « un pognon de dingue »… 

Par Jacques Munier

* Jean-Yves Authier, Anaïs Collet, Colin Giraud, Jean Rivière et Sylvie Tissot

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