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Paris, 09/10/2015

Défense et illustration de la raison

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Les « fake news » et leurs « faits alternatifs » sont la conséquence d’un abandon de la rationalité, estime le philosophe Pascal Engel.

Paris, 09/10/2015
Paris, 09/10/2015 Crédits : S. Boivin - AFP

Le spécialiste de philosophie de l'esprit et de la connaissance commence par recenser dans les pages idées de Libération les différents biais cognitifs et autres paralogismes qui faussent les raisonnements : « le recours à l’argument d’autorité, l’appel à l’opinion, au peuple, le transfert d’expertise (X est expert sur Y, mais s’autorise à se prononcer sur Z), les procès d’intention, le sophisme génétique (les idées de X sont fausses parce qu’elles ont telle cause ou telle origine), le biais de confirmation (privilégier les données qui confirment les hypothèses en accord avec nos idées)… En s’appuyant sur les données des sciences cognitives, les psychologues ont établi qu’il y a deux systèmes dans notre cerveau, l’un plus ancien en termes d’évolution, « traitant les informations automatiquement et soumis aux émotions, l’autre plus récent, plus lent et plus analytique. Le cerveau rapide prend le plus souvent le pas sur le cerveau lent. Si nous sommes massivement irrationnels, alors qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nous avalions tant de bobards ? » Pour le spécialiste de pragmatique du langage et de logique, la situation est grave mais pas désespérée. Ce qui gouverne nos raisonnements n’est pas seulement l’objectif de « gagner » dans l’art d’avoir toujours raison et de persuader, car « nos processus cognitifs n’ont évolué que parce qu’ils sont globalement fiables, sans quoi notre espèce n’aurait pas survécu ». Et la raison continue donc d’avoir un « pouvoir régulateur » : « Swift disait que l’homme n’est pas rationnel mais capable de raison – conclut Pascal Engel. Pas besoin de plus pour reprendre la main. » C’est le parti que prennent résolument Mathias Girel et Michèle Leduc dans la dernière livraison de la revue Raison présente, consacrée à la culture de l’ignorance. Il s’agit en l’occurrence de « l’ignorance stratégiquement entretenue par des lobbies » industriels qui ont intérêt à cultiver la confusion sur des vérités dérangeantes : la nocivité du tabac, de l’amiante ou des perturbateurs endocriniens, les conséquences du réchauffement climatique ou de la contamination nucléaire. C’est ainsi que certaines études tabacologiques relevant de la « recherche-leurre » s’emploient à égarer l’opinion vers des causes aussi improbables que la calvitie ou le fait d’être né au mois de mars… Les « marchands de doute » vont même jusqu’à orchestrer, et financer en conséquence, un véritable « harcèlement » des scientifiques pour « l’ouverture de l’ensemble de leurs données », de manière à en extraire des « morceaux choisis » afin de « bâtir une alternative d’apparence scientifique » à leurs recherches. C’est l’injonction de « transparence » à l’assaut de la vérité scientifique qui, elle, se construit dans le temps long et le respect des protocoles. Et c’est ainsi que « la rationalité se dilue dans des croyances présentées comme des alternatives aux vérités scientifiques ». Le problème des fake news n’est pas vraiment nouveau, donc. C’est leur multiplication dans la sphère médiatique et leur usage de plus en plus décomplexé dans la politique qui relance la question, révélatrice de l’état de nos démocraties. Mais – estime Mathias Girel – ignorance stratégique et post-vérité auraient au moins une vertu : « nous faire prendre conscience des angles morts à la fois de nos savoirs et de nos institutions ». Pour lutter contre « l’apathie qui pourrait nous saisir, individuellement et collectivement ». Et ça ne concerne pas seulement le citoyen : certains juges devraient apparemment en tirer la leçon pour eux-mêmes. Mediapart publie l’enquête d’Eliane Patriarca sur le non lieu prévu dans l’affaire de l’amiante. « Vingt-deux ans après les premières plaintes déposées en France, les juges d’instruction s’apprêtent en effet à classer la vingtaine d’enquêtes ouvertes dans l’affaire de ce minéral tueur, comme si cette catastrophe industrielle n’avait pas de responsables, comme si ce scandale sanitaire et industriel sans équivalent – près de trois mille morts en France chaque année – ne méritait pas un procès pénal. » En cause notamment le médecin du travail de l’entreprise Ferodo-Valeo, réputé meilleur expert de l’amiante durant des années, mais dont les documents rassemblés par l’instruction « révèlent une volonté constante de dissimuler la gravité des faits ». Une « proximité » du médecin – Claude Raffaelli –  avec les industriels de l’amiante est attestée par sa qualité de « membre du Comité permanent amiante, le CPA », une structure de lobbying et « faux nez des industriels », qui a « anesthésié l’État » et « joué un rôle non négligeable dans le retard de l'interdiction de ce matériau en France », explique un rapport du Sénat de 2005. « Alors que l’évolution des connaissances scientifiques exposées à la Conférence internationale de Montréal en 1982 rend inexorable l’interdiction du minéral, le CPA prône « l’usage contrôlé de l’amiante », une doctrine selon laquelle moyennant quelques précautions, on peut se servir sans risque de ce produit. L’amiante ne sera donc interdit en France qu’en 1997, très tardivement par rapport aux autres pays européens. »

Par Jacques Munier

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