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Boulevard Montmartre à Paris, 1897.

Ambiances

6 min
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C’est un objet évanescent mais bien réel pour les sciences sociales depuis leurs débuts, dès les travaux de Georg Simmel sur l’atmosphère des grandes villes.

Boulevard Montmartre à Paris, 1897.
Boulevard Montmartre à Paris, 1897. Crédits : Camille Pissarro - Getty

La dernière livraison de la revue Communications est consacrée à ce sujet, entre écologie de la perception sensorielle, espace vécu et esthétique de la vie ordinaire. Avec une mise au point liminaire qui n’est pas sans conséquences : c’est d’abord en littérature que le mot « ambiance » se détache de son synonyme « atmosphère », trop connoté scientifiquement. « Chez Mallarmé comme chez Villiers de L’Isle-Adam – soulignent Olivier Gaudin et Maxime Le Calvé –l’appropriation littéraire cherche à la fois à conserver la force plastique ou l’influence associée à l’atmosphère et à introduire l’idée de recomposition des qualités affectives, sensorielles et morales d’une situation vécue ou représentée. L’ambiance ne serait rien d’autre que l’atmosphère travaillée, fabriquée par le peintre, le poète ou l’architecte. » On songe évidemment aux peintres impressionnistes, mais aussi à tous les écrivains qui se sont employés à restituer l’atmosphère et les ambiances de ce phénomène montant au XIXe siècle : l’expansion urbaine. 

Atmosphères de la grande ville

Témoin de l’accroissement phénoménal de Berlin, Georg Simmel écrit dans Les grandes villes et la vie de l’esprit que ce qui caractérise l’existence dans la grande ville, c’est « l’intensification de la vie nerveuse, qui résulte du changement rapide et ininterrompu des impressions externes et internes », « la poussée rapide d’images changeantes, ou l’écart frappant entre des objets qu’on englobe d’un même regard, ou encore le caractère inattendu d’impressions qui s’imposent et s’opposent ». Le sociologue observe la formation chez le citadin d’une sorte d’organe de protection contre l’afflux de sensations et les « discordances de son milieu extérieur » : la « capacité d’abstraction » développée par l’intellect, ainsi qu’une forme d’indifférence, le « caractère blasé », voire le dandysme du flâneur. C’est aussi parce que « les grandes villes ont toujours été le siège de l’économie monétaire », rappelle-t-il, ce qui confère aux échanges entre les gens une forme d’objectivité réduite à l’équivalence du chiffre et à la position sociale, en réaction à laquelle l’esprit secrète cette « mesure d’autoconservation au prix de la dévaluation de tout le monde objectif ». L’autre aspect de l’expansion urbaine, lié à ce dernier élément, c’est la mise en scène de la marchandise. Les grands magasins, la publicité, les expositions universelles transforment la grande ville en un gigantesque « marché » où consommateurs et producteurs ne se côtoient et ne se rencontrent jamais, et dont le seul trait commun devient la valeur économique abstraite de ce que les uns peuvent débourser et de ce que les autres peuvent produire. 

Casser l'ambiance

Aujourd’hui, ce caractère « spectaculaire » est particulièrement développé par un urbanisme marchand que décrit Éric Chauvier dans la revue Communications : c’est le concept de « marche lente », version désincarnée de la flânerie. « Ce concept est sensé optimiser l’acte de consommer en valorisant les potentiels du regard. Le procédé est discret mais omniprésent : numérisation d’enseignes design, jeux de lumière, musique douce et agréable »… D’où vient alors que l’on se mette à douter de la réalité de « cette famille de réfugiés assis sur le trottoir et qui – c’est noté sur un misérable carton – a bravé mille dangers pour fuir la guerre et ses horreurs ». « Et si tout était faux ? » L’anthropologue de la vie ordinaire rappelle que Walter Benjamin « appelait fantasmagorie cet art de fétichiser la marchandise » et qu’elle avait substitué à l’expérience active du passant « une pure et inerte contemplation ». Un monde d’ambiances, qui vous dispense « de croiser les visages des êtres assis sur le trottoir ». D’où le désir de « casser l’ambiance », de déconstruire la mièvre fantasmagorie d’un monde réconcilié dans la consommation, en poursuivant l’objectif politique de « restituer les contextes révélateurs des forces productives en œuvre ». 

Un ethnologue dans le métro

Casser l’ambiance : un illustre mais anonyme exilé espagnol dans Paris s’y est trouvé réduit au milieu des années 20 sous la dictature de Primo de Rivera. Miguel de Unamuno raconte la ville-lumière dans le clair-obscur de ses trajets quotidiens en métro, « ces vomitoires ou canalisations à travers lesquels se presse une marée épaisse laissant derrière elle une odeur de fatigue sociale ». Nulle part ailleurs il n’a ressenti « aussi profondément ce qu’est et ce que signifie le déracinement ». La revue Feuilleton publie les notations désabusées de ce grand personnage esseulé, qui confie sa fascination pour le chimpanzé solitaire du Jardin des Plantes : face à lui, « l’homme au lieu de s’élever, rapetisse ». Pour restaurer l’ambiance dans le métro, il suffit de fouiller dans les articles de Tom Wolfe publiés par Pocket sous le titre Où est votre stylo ? À New York, un dimanche matin, l’écrivain et merveilleux journaliste décrit l’embrassade entortillée sur le quai d’un garçon et d’une fille, embrassade totalement pécheresse « à vous casser le dos ». 

Il enveloppe la nana non seulement de ses bras mais de son torse… Elle, elle a la tête levée suivant un angle de quatre-vingt-dix degrés. Ils ferment les yeux de toutes leurs forces tandis que leurs bouches sont occupées à une activité incroyablement intense.

Par Jacques Munier

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