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Nice, un an après l'attentat, pose de plaques commémoratives

Terrorisme : la longue marche des victimes

5 min
À retrouver dans l'émission

L’attentat meurtrier à Kaboul contre la foule amassée devant un centre d’enregistrement pour les élections législatives ravive la lancinante question des victimes innocentes.

Nice, un an après l'attentat, pose de plaques commémoratives
Nice, un an après l'attentat, pose de plaques commémoratives Crédits : J. F. Ottonello - Maxppp

Denis Salas était présent à Nice le 14 juillet 2016 lorsqu’à 22h30 un camion a fauché des dizaines de personnes sur la Promenade des Anglais, causant quatre-vingt-six morts et d’innombrables blessés. Dans l’effet de souffle de l’événement, le magistrat et écrivain fait l’expérience d’une double commotion : le massacre et le silence, notamment celui qui a suivi l’attentat sur les lieux du crime de masse lorsqu’une foule anonyme est venue rendre hommage et reprendre pied dans l’espace public « profané par la violence ». 

Parole et silence

Des rescapés dispersés, rendus à leur souffrance muette, Denis Salas observe qu’« il faudra du temps pour que leur parole émerge. Cette occultation fait partie de ce type de crime à visée politique qui est l’essence du terrorisme. » C’est pour décrire la lente émergence de cette parole jusque dans les prétoires, l’oreille et l’attention de la puissance publique, ou encore le récit littéraire, qu’il a écrit ce livre : La foule innocente, publié ce mois-ci aux éditions Desclée de Brouwer. Contrairement à une tradition tacite du terrorisme qui réservait ses coups aux emblèmes et représentants de l’État, la terreur vise désormais les « foules paisibles et inoffensives », cibles faciles pour les assassins. « Malgré le choc qui l’étourdit – écrit-il – cette foule innocente se relève. Elle se recompose et se dresse sur nos places publiques. » L’auteur témoigne que 

La marche signifie qu’une communauté avance par la seule force de son silence. Celui de Nice, sur la Promenade des Anglais, était écrasant.

Le juriste décrit aussi la longue marche des victimes civiles des crimes de guerre pour la reconnaissance, une histoire où s’inscrit aujourd’hui celle des victimes du terrorisme. Avec par exemple la traduction de la souffrance en termes juridiques par la qualification du « préjudice d’angoisse de mort imminente » pour les rescapés, et même du « préjudice d’inquiétude des proches » qui étend le champ de l’indemnisation à la violence de l’attente d’informations pour les familles. La notion de stress post-traumatique, déjà reconnue pour les militaires vaut désormais également pour les victimes civiles. 

Le feu et le récit

Mettre des mots sur les souffrances n’est pas l’apanage de la justice, même si son efficience est éminemment salutaire, en particulier au cours d’un procès où l’on peut « cesser d’habiter la condition de victime pour s’affirmer comme témoin ». Denis Salas rappelle qu’« après la guerre civile du Liban (1975-1990), les familles des disparus, à défaut d’obtenir la vérité, ont produit des récits de mémoire ». Mettre en récit, pour soi-même et pour les autres, l’épreuve et la douleur, Philippe Lançon l’a admirablement accompli dans son livre, paru chez Gallimard sous le titre Le Lambeau. Le lambeau d’une mâchoire arrachée le 7 janvier 2015 lors de l’attentat contre Charlie Hebdo

L’attentat crée une chaîne de souffrances subites, communes et particulières, où chaque ami de la victime semble soudain marqué comme du bétail, au fer rouge : le viol est collectif. C’est pourquoi, à partir du 7 janvier, ma vie ne m’a plus appartenu. Je suis devenu responsable de ceux qui, d’une façon ou d’une autre, m’aimaient. Mes blessures étaient aussi les leurs.

Cécile Dutheuil, qui rend compte de sa lecture pour le site En attendant Nadeau, estime que « De ce point de vue-là, Le lambeau est une chambre sourde. L’épreuve et la douleur obligent à se concentrer sur soi, sur son visage défiguré, sur les explications des médecins qui avancent à tâtons et expérimentent. Philippe Lançon a la force d’affirmer le besoin de silence, le refus du brouhaha du monde, la condamnation de la logorrhée qui naît à chaque événement dramatique ». Dans Les Echos, Thierry Gandillot revient sur le moment exact de la sidération, dans les minutes suivant l’assaut : « il gît au milieu des cadavres de ses amis. Sur l’écran de son portable, il découvre sa blessure : « A la place du menton, de la partie droite de la lèvre inférieure, il y avait non pas exactement un trou, mais un cratère de chair détruite et pendante qui semblait avoir été posé là par une main de peintre enfantin, comme un pâté de gouache sur un tableau. » Comment ne pas rappeler la chronique hebdomadaire que Philippe Lançon a tenue par la suite, opiniâtrement, dans Charlie Hebdo, sur les séjours répétés à l’hôpital – opérations et greffes – ponctués de quelques échappées, comme en décembre 2015, à New York, pour la rétrospective Franck Stella au Whitney Museum, un créateur de formes géométriques aux couleurs puissantes qui s’est ensuite tourné vers les théories du chaos, et dont les œuvres alors « s’arrondissent, se tordent, changent de matière, passent en trois dimensions ». C’était peu après les attentats de Paris du 13 novembre. Le 7 janvier suivant il célèbre à sa manière la commémoration de l’hécatombe au journal, rendant hommage au « rêve de pierre, tiré au cordeau, sans frime ni chichis » de l’hôpital militaire des Invalides qui voit peu à peu débarquer, alors qu’il est sur le départ, les jeunes gueules cassées et les éclopés du 13 novembre. 

Des liens de respect et de fidélité circulent avec les courants d’air, dans les jardins et les couloirs. Tout le monde est courtois. On apprend à revivre : la présence des morts dont la collectivité porte le deuil n’y est pas pour rien. Leurs fantômes y ont leur écrin.

Par Jacques Munier

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