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Jeunes ouvriers du textile en grève, 1890

Le principe de solidarité

5 min
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Pour commémorer les 80 ans de la « Retirada », l’exode à la fin de la guerre civile, le chef du gouvernement espagnol s’est rendu dans le sud de la France ce dimanche, dans l’indifférence générale.

Jeunes ouvriers du textile en grève, 1890
Jeunes ouvriers du textile en grève, 1890 Crédits : Getty

Pas de présence officielle, si ce n’est un préfet, et pas d’écho dans la presse, sinon régionale. Pedro Sanchez a rendu hommage à Manuel Azaña – le dernier président de la République espagnole – au cimetière de Montauban, au poète Antonio Machado à Collioure, et à ses compatriotes venus mourir sur la plage d’Argelès. Dans son blog de Mediapart, Françoise Dubosquet dénonce cette occasion manquée de revenir sur l’attitude de notre pays dans cet épisode peu glorieux de son histoire, depuis la farce de la « non intervention » jusqu’à l’ouverture des camps. Pourtant cet hommage, le premier depuis la mort de Franco, d’un gouvernement qui honore la mémoire de tout un peuple et « augmente le SMIC de façon notable… ne méritait-il pas quelques secondes de notre temps ? » demande-t-elle. Une revue de presse peut être traversée par des courants d’air. Celle de Claude Askolovitch, hier sur France Inter souligne « l’honneur » de La Dépêche du midi dans le silence médiatique, son éditorial et l’entretien avec le chef du gouvernement espagnol

Syndicalisme humanitaire

La revue Le Mouvement social publie un article de Célia Keren sur l’accueil des enfants d’Espagne organisé par la CGT de 1936 à 1939, témoin de l’engagement du mouvement ouvrier français dans cette opération humanitaire. Pour les syndicalistes, elle n’allait pas de soi : « s’investir dans des tâches et des préoccupations assez éloignées de leur modes d’action habituels, en s’inquiétant non seulement de placements en famille, de scolarisation et de maisons d’enfants, mais aussi d’achat de souliers, de cas de rougeole, d’enfants « insupportables » et de sexualité des jeunes filles. » Une cause qui met en lumière les difficultés pour une organisation syndicale aux ressources affaiblies par la grève générale de novembre 1938. Dans la même livraison de la revue, Nicolas Delalande analyse la situation : « capables de lever des fonds, de constituer des réserves et de soutenir des grèves de plus en plus en plus longues », les organisations ouvrières ont vu dans cette mission humanitaire un « impératif moral » et une « nécessité stratégique ». C’est le principe de solidarité qui s’illustre dans l’aide aux grévistes et à leurs familles, à travers notamment la pratique dite de « l’exode des enfants ». Dans un livre qui vient de paraître au Seuil sous le titre La lutte et l’entraide. L’âge des solidarités ouvrières, Nicolas Delalande en éclaire la signification depuis les origines de la mobilisation ouvrière : « Une famille d’adoption se substitue à la famille biologique, le temps que les ouvriers mènent la lutte et résistent aux stratégies d’appauvrissement déployées par le patronat. » L’objectif est à la fois de soulager les comités de grève de bouches à nourrir tout en « élargissant le périmètre d’action de l’entraide ouvrière. 

L’adoption symbolique vise à construire une communauté d’émotions et une solidarité de destin. 

La Première Internationale

Le livre retrace dans le détail l’émergence d’une solidarité transnationale dans les années 1860, autour de l’Association internationale des travailleurs (AIT), appelée plus tard « Première Internationale », à une époque où, « avec l’abaissement des coûts de transport et l’intensification des migrations, les ouvriers se livrent une concurrence inédite, que les patrons de l’industrie et de l’artisanat exploitent à leur profit ». Mais si ce contexte favorise l’émergence d’une solidarité de positions, « cela n’implique pas qu’existe une solidarité de revendications et d’actions ». D’autant que, des socialistes aux anarchistes, l’éventail des options politiques des syndicalistes est large. C’est donc cette notion de solidarité qui va constituer l’élément fédérateur, et elle s’appuie sur des ressources, notamment économiques. Au-delà d’un vif débat sur la gestion des fonds – comment lutter contre le capital sans argent, mais comment accumuler et transférer ces fonds sans recourir aux institutions du capitalisme ? – cotisations, dons etc. vont financer les activités de l’organisation, ses congrès, ses journaux, ses travaux – notamment l’établissement d’une statistique du travail, des prix et des salaires - et surtout alimenter des caisses de grève, en plus des levées de fonds exceptionnelles, comme celle des ouvriers de Berlin pour venir en aide aux tailleurs de Londres, « par principe de solidarité ». 

Le principe espérance

Cette histoire, mouvementée, chaotique parfois mais riche en débats essentiels, toujours menacée par le pouvoir, montre qu’il y a une alternative à « l’opposition stérile entre libéralisme inégalitaire et repli nationaliste ». Et que la solidarité est à la fois une pratique et une culture. Dans les pages idées de Libération, Anne-Laure Delatte évoque une étude américaine qui montre que d’anciens révolutionnaires allemands réfugiés aux Etats-Unis après 1848 ont su mobiliser autour d’eux des volontaires dans la guerre de sécession et le combat antiesclavagiste, dans des proportions très largement supérieures à la moyenne nationale.

Par Jacques Munier

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