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Selahattin Demirtas, leader du HDP, 4 mai 2018

Élections turques : la question kurde

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Avec un score de 11,62 % des voix, le parti kurde HDP parvient à maintenir sa présence au Parlement.

Selahattin Demirtas, leader du HDP, 4 mai 2018
Selahattin Demirtas, leader du HDP, 4 mai 2018 Crédits : AFP

Sous le seuil des 10%, les votes de ses électeurs n’auraient pas été pris en compte. C’est donc une sorte de victoire pour les Kurdes, même si leur candidat à la présidentielle, Selahattin Demirtas, en prison depuis novembre 2016 et toujours en attente de jugement, n'a obtenu que 8,3  % des suffrages. Une victoire célébrée comme telle dans les rues de Diyarbakir dimanche soir, car « le HDP a préservé sa place sur l'échiquier politique turc, où ses représentants pourront continuer de faire entendre une voix kurde et de gauche » souligne Allan Kaval dans Le Monde, et en obtenant une large majorité dans onze provinces du Sud-Est, il « a démontré sa capacité à dessiner une zone d'influence dans cette région de Turquie », malgré la reprise en main de la région par l'Etat après la répression sanglante des insurrections urbaines de l’été 2015, déclenchées par le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan en guerre contre l'Etat turc depuis 1984. Le pouvoir turc avait alors étendu la répression à la branche civile du HDP qui perdait le contrôle de municipalités conquises par les urnes, au profit d’administrateurs nommés par Ankara. 

Après ces années de souffrance, les Kurdes ont pris la première occasion venue de s'exprimer dans leurs rues. Mais le vrai enseignement de ce soir c'est que tout ça va continuer

nuançait Ahmet Sen, « maire d'un quartier qui n'existe plus, ravagé par les combats qui ont fait rage dans le centre historique de Diyarbakir entre le PKK et les forces turques. Ses ruines, rasées une fois l'insurrection vaincue, ont laissé place à un vaste terrain vague interdit d'accès. » Les cadres du HDP redoutent notamment un accroissement de la pression contre les Kurdes, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Turquie. Et depuis la réforme constitutionnelle adoptée par référendum en avril 2017, qui confère au président turc l'essentiel des pouvoirs exécutifs et une mainmise sur le législatif et le judiciaire, les prérogatives du Parlement sont considérablement réduites. 

Une lame de fond nationaliste

Sur le site du quotidien – Le Monde.frMarc Semo s’entretient avec Kadri Gürsel, l’éditorialiste de Cumhuriyet – journal de centre gauche et l’une des dernières voix indépendantes en Turquie – arrêté en octobre 2016 avec dix autres responsables du quotidien et condamné à deux ans et demi de prison. Il relève qu’en dépit de sa victoire, « le pouvoir sans partage d’Erdogan est rejeté par près d’un Turc sur deux ». 

Le score électoral du Parti de la justice et du développement (AKP), qui avait remporté 49 % des voix aux élections de novembre 2015, est en nette baisse – 42 %, comme l’avaient prévu les sondages – mais la surprise de ce scrutin a été le succès de son allié du Parti d’action nationaliste (MHP), qui pèse 10 % et récupère les voix des déçus du parti du parti au pouvoir depuis 2002. 

C’est donc une « lame de fond nationaliste qui ne cesse de prendre de l’ampleur » qui a porté la victoire d’Erdogan. Elle s’explique notamment par l’instrumentalisation constante de la question kurde par le président, alors même que « les principales préoccupations des électeurs turcs portent sur la dégradation de l’économie, l’inflation, la montée du chômage, le dévissage de la monnaie et non pas sur les questions sécuritaires ». Affaibli politiquement, ayant besoin des nationalistes au Parlement, « ce qui exclut toute initiative pour trouver une solution politique à la question kurde », le président apparaît en politique étrangère, y compris sur un dossier crucial comme la Syrie, comme le pilote d’un « bateau ivre naviguant au gré des courants contraires ». Mais « la société turque n’a pas dit son dernier mot », conclut Kadri Gürsel. 

L'instrumentalisation de la question kurde

Vu d’Allemagne, où réside une importante communauté turque mais aussi kurde, la campagne de dénigrement des partis susceptibles d’attirer l’électorat kurde ne fait guère illusion. Dans Courrier international, Fehim Işıkc, du site d’information Arti Gercek analyse ainsi une campagne par défaut, en l’absence d’arguments positifs en faveur du parti au pouvoir. « Les Kurdes, qui savent très bien ce qu’ils subissent depuis trois ans, ne se laissent en rien influencer par les plumes de l’AKP et n’ont pas retiré leur soutien au HDP, qu’ils continuent de considérer comme leur meilleur représentant politique. Mieux, ils ont tourné le dos à l’AKP, comme l’a prouvé l’importance du vote non au référendum de 2017 dans les régions kurdes. » Sur le site de La Croix, Jean-Christophe Ploquin présente la conférence de Yannis Zepos à la Fondation pour la recherche stratégique, la semaine dernière. L’ancien secrétaire général du ministre des affaires étrangères grec dit  observer « avec inquiétude le regain militariste de la Turquie, notamment en Syrie » mais aussi en Irak. Pour le diplomate qui a été représentant permanent de la Grèce à l’Otan, de 2004 à 2007, « l’objectif d’Ankara est d’empêcher absolument une dynamique sécessionniste kurde dans ces pays, pour enrayer toute propagation en Turquie même. Et Athènes craint que la Turquie ne sorte renforcée de toutes ces années de tension à ses frontières et ne devienne un voisin encore plus remuant et vindicatif. »

Par Jacques Munier

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