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Opération Barkhane, Mali

War studies

5 min
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De l’urgence absolue de faire de la guerre un objet d’études approfondies et de connaissance.

Opération Barkhane, Mali
Opération Barkhane, Mali Crédits : Daphné Benoit - AFP

La tragédie humanitaire dans la Ghouta, près de Damas, les crimes de guerre systématiques perpétrés par le régime Al Assad et ses alliés, donnent au conflit syrien, depuis des années, les allures d’un massacre organisé. De plus, comme le soulignent Marc Semo et Marie Bourreau dans Le Monde, les risques d’une mutation de ce conflit « en guerre régionale sont de plus en plus évidents, y compris aux yeux de la Russie, comme l’ont montré l’offensive turque contre l’enclave kurde d’Afrin et l’affrontement entre l’aviation israélienne et les forces iraniennes déployées en Syrie ».  Pour les envoyés spéciaux aux Nations Unies, « Moscou est désormais conscient de l’urgence d’une solution politique au conflit syrien, mais aussi de la difficulté d’un tel processus comme en témoigne l’échec de la conférence organisée à Sotchi, fin janvier ». Et son vote de la résolution pour réclamer « sans délai » un cessez-le-feu en Syrie semble indiquer, après avoir opposé son véto à des résolutions sur le conflit à onze reprises, que la Russie « adresse un message fort à Damas sur les limites de son soutien ».

Nous verrons s’il s’agit là d’une manœuvre dilatoire dont le Kremlin est coutumier, surtout à l’approche d’élections présidentielles. Mais la poursuite et les terribles métastases de cette guerre atroce aux portes de l’Europe nous met quotidiennement sous les yeux une réalité que nous peinons à appréhender dans sa globalité, alors même que l’histoire récente, la géopolitique ou la question des réfugiés ne cessent de la rappeler à nos consciences. 

Regarder la guerre "en face"

La guerre est comme un caméléon, disait Clausewitz, et ses métamorphoses suffisent à donner le change, ainsi qu’à oublier qu’après la « der des der » une secousse mondiale encore plus terrible devait lui succéder, à partir notamment des questions irrésolues laissées derrière elle. « Nommer la guerre constitue un enjeu en tant que tel », observe Olivia Leboyer dans l’édito de la revue Le philosophoire, qui consacre sa dernière livraison à cet objet polymorphe et encore resté largement hors d’atteinte des sciences de l’homme. On parle de conflit, d’événements, de combats, de « projections de forces » ou d’OPEX, pour les opérations extérieures de défense et de sécurité… Pourtant, une anthropologie de l’extrême devrait pouvoir s’y attacher, comme le suggère Stéphane Audoin-Rouzeau, spécialiste de la Grande Guerre et récent arpenteur de la mémoire vivante du génocide rwandais.

Dans l’entretien avec Damien Baldin et Pierre-Étienne Schmit, l’historien évoque son livre Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe-XXIe siècle). Un ouvrage inaugural où il explore « les conditions de possibilité d’une anthropologie historique du combat moderne et, d’une façon plus large, de la violence de guerre elle-même ». Le statut de l’arme, un objet alors inséparable du corps, ou la « consistance propre » de chaque théâtre guerrier, le fait indépassable que « la guerre met en jeu le socle biologique de notre humanité » (ouverture de la barrière anatomique, écoulement du sang, terreur de la mort…) tout cela fait de la guerre un « objet social total » plus totalisant que n’importe quel autre, « au ras du sol » de l’humanité.

L’esprit de corps à son paroxysme, les crimes de masse perpétrés en général dans la première vague des assauts, dans la « ferveur sacrée » du combat et l’indifférence à la souffrance qui finit par gagner sur la durée, ces conditions extrêmes imposent la guerre, qui « reste inscrite à notre horizon d’attente », comme un fait qu’il convient de regarder « de fort près, et bien en face ». 

"Les chantiers ne manquent pas"

Rien de tel chez nous, où même en histoire l’épopée des batailles, longtemps placée au centre du récit national, a été remisée au magasin des antiquités par le branle-bas de l’École des annales. Et pourtant, relève Alexandre Jubelin dans la Revue du crieur, malgré cette « stigmatisation de l’objet guerre », Fernand Braudel ou Georges Duby s’en sont emparés périodiquement, le premier notamment, dont l’ouvrage majeur – La Méditerranée au temps de Philippe II – « tourne autour de la bataille de Lépante ». Il serait temps qu’on emboîte le pas aux Anglo-saxons dans ce domaine de recherche comme dans d’autres, car « les chantiers ne manquent pas » : l’armée françaises est engagée sur de nombreux fronts, elle est désormais, depuis le Brexit, la première force de l’Union européenne.

Le pacifisme et le désarmement nucléaire qui ont tenu lieu de doctrine de défense par défaut – notamment dans l’opinion – ont contribué au plan universitaire et de la recherche à un retard, que la dépendance à l’égard des deniers publics des quelques centres d’études existants a accentuée. D’où le développement des think tank dont le sérieux ne fait pas de doute mais dont l’indépendance peut être sujette à caution. Editée par l’Armée de terre, la revue de sciences humaines et socialesInflexions s’emploie depuis des années à nourrir le dialogue entre civils et militaires en croisant les approches de praticiens et de théoriciens français et étrangers. Sa dernière livraison porte sur Les enfants et la guerre. Des enfants-soldats à Sparte aux « lionceaux du califat », les enfants enrôlés, le plus souvent de force, constituent un défi tactique et stratégique pour les forces de sécurité.

Par Jacques Munier

Chroniques

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