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La plaine de Ninive (Irak) après la bataille contre Daech, 2016

Jihad, nouvelle donne

5 min
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Loin d’avoir mis fin aux vocations jihadistes, la défaite territoriale de l’organisation Etat islamique devrait juste en reconfigurer la menace.

La plaine de Ninive (Irak) après la bataille contre Daech, 2016
La plaine de Ninive (Irak) après la bataille contre Daech, 2016 Crédits : Martin Aym - Getty

« Le " califat " existe toujours, mais il est devenu mental », observe Amélie Chelly dans Le Monde. La sociologue spécialiste de l'islam évoque la diffusion sur les réseaux sociaux ou les messageries cryptées, les milieux salafistes, d’un nouvel argumentaire qui « développe l'idée de la perte territoriale comme une mise à l'épreuve de Dieu et une volonté divine de voir sa communauté renforcer la diabolisation des agents de cette perte ; à savoir l'Occident, la Perse, etc. » 

Un terrorisme endogène

L'injonction du porte-parole de Daech, de « devenir soldat d'Allah en recourant à n'importe quelle arme de fortune pour tuer les mécréants, de manière à nourrir une terreur artisanale et locale, trouve encore plus de sens maintenant que Cham - le territoire conquis en Syrie et en Irak - n'existe plus physiquement ». La mutation a une conséquence directe : « Le terrorisme est condamné à être endogène ». D’autant que, contrairement à Al-Qaida qui entend former une élite à la fois théologico-politique et militaire, « Daech ratisse large ». C’est « l'entrée dans le djihad armé fait l'islamité », les connaissances approfondies des fondements religieux n’étant plus requises. « En d'autres termes – ajoute la sociologue – faire le djihad, c'est devenir musulman. On peut ainsi expliquer les termes qu'on entend incessamment : " C'était soudain ", " Le passage à l'acte violent a été rapide, inattendu ". 

Entrer dans Daech, c'est tenir pour acquis que tout son passé d'ignorant (la jâhiliya idéologique) ou de décadent est effacé en embrassant la cause ou en prêtant allégeance. C'est la radicalisation-rachat

D’où sa conclusion : « Nous risquons de voir se multiplier les attaques domestiques et mal préparées car les réseaux de copinage – les " frères " – de Daech entendent aussi rendre hommage à leurs " héros ", à ceux qui ont terrorisé la société en pleine heure de gloire idéalisée de l'EI. » C’est sans doute le sens de la revendication du terroriste de Trèbes – la libération de Salah Abdeslam, seul membre en vie des commandos du 13 novembre. Signe que désormais la propagande assure une continuité idéologique par « la solidarité avec les grandes figures du groupe » mais aussi, prévient Amélie Chelly, par « l'utilisation des femmes " revenantes ", dont Daech présume que la judiciarisation de leur cas sera moins sévère et que, libres, elles seront le continuum idéologique par le ventre et l'éducation des générations à venir ».

La question des "revenants"

Le site de _Courrier international_consacre un dossier à cette question cruciale. Retour des djihadistes : comment font-ils ailleurs ? En Allemagne, 50 femmes sur les 200 environ qui étaient parties en Irak ou en Syrie sont rentrées à ce jour, indique Der Spiegel. Pratiquement aucune n’a été incarcérée, à l’exception de celles qui « avaient concrètement soutenu des organisations terroristes ou avaient elles-mêmes combattu ». Celles qui sont considérées comme des épouses au « comportement social approprié » ne sont pas poursuivies. Mais avec le cas de la germano-turque Sibel H. “prototype de la salafiste engagée de son propre chef dans l’organisation terroriste”, actuellement détenue à Erbil, en Irak, la donne pourrait changer : « Désormais, pour tout membre d’une organisation terroriste qui rentre en Allemagne, la peine peut aller jusqu’à dix ans de prison. » La Tunisie, quant à elle, « n’est pas prête », selon Badra Gaaloul, la présidente du Centre international d’études stratégiques sécuritaires et militaires, dans Al-Araby Al-Jadid. 

Les centres de réhabilitation ont un coût et le pays n’a pas cet argent. Il n’y a aucune trace d’un projet de déradicalisation.

Sur les ondes de Shems FM, la députée Leila Chettaoui, présidente de la Commission parlementaire qui enquête sur les filières djihadistes, des combattants rentrés au pays “sont dans la nature et personne ne peut les identifier”. Mais « dans Business News, Emna Ben Arab, universitaire qui a participé à l’étude de l’Institut tunisien des études stratégiques sur les dangers du retour, avance, elle, que de nombreux djihadistes sont en détention ». Ce qui n’est guère plus rassurant : la prison étant un vivier pour les recruteurs, ces combattants auraient fait des émules et au moins 27 000 jeunes seraient en voie de radicalisation. En Grande-Bretagne, c’est le grand écart entre tuer ou réintégrer… 

Un terroriste mort ne peut pas nuire au Royaume-Uni

a estimé le ministre de la Défense, Gavin Williamson, début décembre, dans les colonnes du tabloïd de droite Daily Mail. Une position « radicale et polémique » en contradiction avec les conclusions d’un rapport rendu à l’automne qui « préconisait notamment de réintégrer tant que faire se peut les Britanniques les plus jeunes, “naïfs” et endoctrinés avant leur départ ». Seuls 54 des quelque 450 djihadistes rentrés au pays ont été traduits en justice en 2016. « Un faible nombre qui s’explique par la difficulté à rassembler les preuves nécessaires à leur inculpation. » Dans les Balkans, en particulier en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, 300 combattants sur les 1000 partis en Syrie et en Irak seraient rentrés. Ils encourent d’un à cinq ans de prison et une vingtaine d’entre eux a déjà été condamnée, d’autre procès sont en cours. D’après Nezavisne Novine, l’UE finance des programmes de resocialisation des anciens combattants après leur sortie de prison afin d’éviter leur radicalisation.

Par Jacques Munier

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