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Trop réglementer nuit à la santé

Credo quia absurdum

5 min
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J’y crois parce que c'est absurde. La formule attribuée à Tertullien pour exalter la foi illustre la manie contemporaine d’accumuler les règles pour nous protéger du hasard.

Trop réglementer nuit à la santé
Trop réglementer nuit à la santé Crédits : J. Pelaez - Maxppp

La lutte contre la pollution offre un bon exemple de cette propension à multiplier les normes, en l’occurence pour éluder les solutions radicales. « Aujourd’hui – souligne Catherine Larrère – les pollutions que nous connaissons sont soumises à un contrôle réglementaire, administratif et judiciaire. Des mesures sont prises, des niveaux de contrôle sont fixés et plus ou moins respectés. Et la solution à la pollution tient avant tout à des approches techniques : dans le cas d’un secteur très polluant comme l’agriculture, par exemple, on parle désormais d’agriculture de précision, ce qui finalement revient à polluer moins, pour pouvoir polluer plus longtemps. » La philosophe évoque aussi dans l’hebdomadaire Le 1, consacré cette semaine aux utopies, les solutions consistant « à manipuler le vivant pour qu’il pollue moins sans qu’on change quoi que ce soit à nos pratiques », les cochons génétiquement modifiés pour rejeter des excréments moins polluants, ou les ovins et bovins pour qu’ils produisent moins de méthane. Alors qu’il suffirait, selon elle, de « gagner en simplicité », en adoptant « des modes de vie alternatifs ou des expériences collectives ».

L'enfer des normes

Les normes peuvent aussi se révéler finalement des formes instituées d’éluder le problème en croyant se prémunir contre le risque. Christian Morel en donne de nombreux exemples dans son dernier livre sur Les décisions absurdes (Gallimard). La norme ISO 14001 affiche notamment l’objectif de « rassurer les consommateurs soucieux de l’environnement ». En trafiquant l’électronique de ses moteurs pour baisser le niveau visible des émissions de CO2, « Volkswagen était certifié respectueux de la norme ». Les effets pervers de l’adoption et l’accumulation des règles sont légion. « En France, le rationalisme hexagonal conduit naturellement à croire qu’on peut tout contrôler par des règles » estime le sociologue, qui ajoute que les règles étant par essence éternelles, il se crée des « empilements dans des contextes de perpétuels changements ». Ce qu’il appelle « l’enfer des règles », ce n’est pas leur existence nécessaire pour assurer la fiabilité d’un processus ou d’une organisation, mais la tendance à « privilégier à l’excès la règle qui devient solution, souvent même remède exclusif ».

La sociologie des organisations

Christian Morel se réfère ici aux travaux de la sociologie américaine dite des « organisations hautement fiables » qui, au lieu de s’intéresser aux erreurs, concentre ses observations sur ce qui marche, par exemple sur un porte-avions, considéré comme l’un des endroits les plus dangereux au monde et qui reste pourtant celui où l’insécurité est statistiquement une des plus faibles. Ayant repéré les facteurs humains à l’origine d’un tel degré de fiabilité, les conclusions ont ensuite été étendues au contrôle aérien, aux incendies de forêt ou aux unités de soin intensif dans les hôpitaux. Le principe de la collégialité des décisions, notamment : un accident a plus de chances de survenir quand celui qui est aux commandes est le commandant de bord plutôt que le copilote. Ce n’est pas un problème de compétence, le commandant ayant en général plus d’expérience, mais de contrainte relationnelle : quand le pilote en fonction sur l’appareil est le commandant, il est psychologiquement plus difficile au copilote de lui dire qu’il est dans l’erreur alors que l’inverse ne pose aucun problème. Autre principe : « la non punition des erreurs ». On s’est aperçu que la crainte des sanctions, notamment pénales, amenait les responsables d’erreurs à cacher des informations essentielles sur les circonstances de l’accident et sur leur comportement, des informations déterminantes pour éviter la reproduction de ces erreurs. Mais l’enfer des règles a d’autres effets pervers, comme la paralysie de l’action. Christian Morel cite l’exemple des crèches. Face à l’avalanche des normes, les élus hésitent à en ouvrir. « Selon un rapport du Haut Conseil de la famille, la création de crèches est 60% au-dessous de l’objectif qui avait été fixé pour 2013 et 2014. » Pour le sociologue, « l’inhibition provoquée par l’excès de règles n’est certainement pas étrangère à ce résultat médiocre. » Le Journal de l’Action sociale avait alerté sur cette question dès 2012, dans son manifeste contre l’excès de normes : 

Les crèches n’ont pas vocation à se transformer en des lieux médicalisés aseptisés, mais bien à demeurer des endroits où les jeunes partent à la découverte de la vie. Aucun bassin d’eau ou de sable ne peut être installé pour des raisons d’hygiène : les petits évoluent dans un cocon, un labyrinthe de barrières qui les empêche d’accéder à l’autonomie. 

Comment rendre un enfant stupide ? Le mensuel Sciences Humaines consacré à l’intelligence de l’enfant montre que la surprotection peut lui rendre un très mauvais service en freinant le développement de son intelligence. Pour Josette Serres, spécialiste du développement cognitif du nourrisson, « la facilité pousse moins à la création de nouveaux circuits neuronaux ».

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
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