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Pascale Casanova

Pour Pascale Casanova

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À retrouver dans l'émission

Hommage à une grande voix de France Culture, auteure d’essais critiques de référence sur la littérature et professeure à Duke University, qui s’est éteinte le 29 septembre à l’âge de 59 ans.

Pascale Casanova
Pascale Casanova Crédits : Christophe Abramowitz - Radio France

Les éclats de son rire timbré et libre comme l’air nous ont manqué ces derniers temps, le ton et l’inflexion de voix juste, comme disait Julien Gracq, aussi. Entrée au Panorama en 1981, émission culte de notre chaîne, elle conduit ensuite son Atelier littéraire jusqu’en 2010, invitant les meilleurs écrivains à s’exprimer à son micro. 

La critique littéraire, "un sport de combat"

Dans son dernier grand livre, Kafka en colère (Seuil) elle décrit ainsi sa conception de la critique : « à l’intersection de l’histoire, de la sociologie (telle qu’elle a été élaborée par Pierre Bourdieu) et de la critique textuelle, la critique littéraire devrait tendre à devenir une science sociale ». Dans le cas de Kafka, « il faut prendre en compte différents espaces de circulation des textes et des idées (notamment l’ensemble de l’espace habsbourgeois, la configuration de l’aire culturelle allemande, l’espace transnational des discussions politiques et nationalistes juives, etc.). » C’est ainsi qu’on peut cerner « la pulsion inséparablement littéraire et combative de Kafka ».

Jean-Pierre Salgas s'entretient avec Pascale Casanova de Kafka en colère

L’hypothèse développée dans le livre, c’est que l’auteur du Procès a pris conscience du sort tragique des Juifs de langue allemande dans la Prague du début du XXe siècle, agitée par des mouvements nationalistes tchèques, et qu’il « travailla ses récits comme de véritables leurres » face à la réalité de la domination culturelle et l’humiliation de la ségrégation. C’est dans un livre antérieur, La République mondiale des lettres (Seuil), que se met en place la déclinaison personnelle et féconde de la théorie des « champs » de Bourdieu chez Pascale Casanova. Champ de tensions, de concurrence et de légitimités, la littérature n’est pas seulement « l’univers enchanté des formes pures », comme les révolutions esthétiques et leurs charrettes le rappellent à l’envi. 

La production du "prestige" littéraire

Dans sa critique du livre parue dans la Revue internationale des idées et des livres (n° 9, janvier-février 2009) Marielle Macé rappelait ce que la sociologie du champ pouvait révéler du « déni de violence que recouvre l’illusio nécessaire des acteurs (nécessaire au jeu du symbolique, nécessaire pour le maintien d’une croyance en la littérature comme valeur) », de manière « à dévoiler les mécanismes de production du prestige littéraire ». Longtemps située au centre de cette république des lettres, Paris « se trouve mise en concurrence avec d’autres centres possibles ; lieu de convergence du plus grand prestige et de la plus grande croyance (qui réunit toutes les représentations historiques de la liberté, donc les chances d’autonomisation de la littérature) – croire à l’universalité de Paris a en effet été pour bien des artistes étrangers le moteur d’un exil bien réel, où ils sont venus revendiquer et proclamer des nationalismes politiques, tout en inaugurant littératures et arts nationaux ». D’où un effet de dédoublement « à la fois (et contradictoirement) par la place qu’ils occupent dans leur propre littérature, et par la part qu’ils parviennent à prendre dans la structure mondiale de la production littéraire ». Les quelques cas d’écrivains qui ont choisi de rejeter l’héritage national pour s’intégrer à l’espace dominant – Beckett, Michaux, Cioran ou Naipaul – illustrent cette contradiction. Dans un entretien avec Alain Veinstein, Pascale Casanova évoque la bonne focale pour observer ces phénomènes à l’échelle planétaire, mais aussi les leçons reçues de l’audience internationale de son livre traduit en douze langues : 

Parler de République mondiale des lettres chez les Américains, c'est s'insérer dans un grand débat sur la "world litterature", la "globalisation", un débat qui existe déjà pour eux, qui a des positions, des adversaires, des arguments, etc. Mais si vous allez raconter votre livre en Egypte ou en Galice, au nord du Portugal, en Espagne, une région qui travaille à son autonomie politico-culturelle, alors on vous pose des questions très différentes, avec le fait que dans ces régions-là, la littérature est une chose très nationale, très collective… C'est Kafka qui a dit ça le premier au fond, dans ce fameux texte du 25 décembre 1911 : il a parlé de ce qu'il appelle "les littératures des petites nations", ce que Marthe Robert a traduit par "littératures mineures". Il a dit qu'il y avait un lien entre la littérature et les nations pour certaines parties du monde qui sont en lutte. 

Kafka avait esquivé le risque de produire – je le cite « une littérature de Tziganes qui avaient volé l’enfant allemand au berceau », en adoptant ce que Pascale Casanova désigne comme un « usage blanc » de la langue allemande, volontairement désincarné, préférant par exemple la parataxe aux constructions syntaxiques sophistiquées. Dans son dernier livre, La langue mondiale. Traduction et domination (Seuil), elle s’emploie à débusquer les effets de prestige qui se jouent notamment chez les locuteurs bilingues, tous ceux qui se trouvent, comme les immigrés, contraints de parler deux langues. Aujourd’hui l’anglais est la première langue traduite mais elle traduit aussi peu que le grec dans l’Antiquité, pourtant abondamment traduit par les Romains et les Arabes.

Par Jacques Munier

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