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Monument en mémoire de la Retirada, La Vajol, Espagne

Il y a 80 ans : la Retirada

5 min
À retrouver dans l'émission

Au début de l’année 1939, la prise de Barcelone par les troupes de Franco provoque l’exode vers notre pays d’un demi million de réfugiés.

Monument en mémoire de la Retirada, La Vajol, Espagne
Monument en mémoire de la Retirada, La Vajol, Espagne Crédits : P. Daviau - Maxppp

À  la mi-janvier, le gouvernement républicain demande à la France d’accueillir 150 000 personnes. Face à l’afflux de 500 000 réfugiés, le gouvernement Daladier commence par fermer la frontière puis la rouvre en deux temps : le 28 janvier pour les civils – femmes et enfants, essentiellement – et le 5 février pour les hommes en âge de porter les armes, soit presque jour pour jour il y a quatre-vingts ans. Comme le rappelle l’historienne Geneviève Dreyfus-Armand dans L’Humanité, qui consacre un dossier à l’événement, cette vague sans précédent fait suite à d’autres exodes au fil des victoires franquistes et de leurs lots de massacres. Dès l’été 36 lorsque tombe la région de San Sebastian et d’Irun, côté Atlantique, puis en 1937 après la chute de Bilbao et d’Oviedo, où près de 120 000 personnes partent en exil, depuis l’Aragon également, en 1938. Ces trois exodes « représentent entre 160 000 et 170 000 personnes qui partent essentiellement vers la France ». Au départ, sous le gouvernement du Front populaire, l’accueil est organisé, les préfets ont des consignes et « il y a une forte solidarité de la société, des associations, des syndicats et des comités d’entreprise ». Mais l’une des premières mesures prises par le gouvernement Daladier arrivé au pouvoir en avril 1938 est dirigée contre les étrangers et réfugiés, notamment l’assignation à résidence pour ceux qui n’ont pas trouvé de pays pour les accueillir. Et en novembre, un décret est promulgué pour que les étrangers indésirables soient internés dans des camps. En février 1939, comme rien n’a été prévu, nombreux sont ceux qui se retrouvent sur les plages d’Argelès ou de Saint-Cyprien, entourés de barbelés et de troupes coloniales. On construit des cabanes pour se protéger de la tramontane hivernale. Des camps disciplinaires sont également édifiés, comme à Collioure, Agde ou Gurs, dont Aragon dira : « Gurs, une drôle de syllabe, comme un sanglot qui ne sort pas de la gorge ». 

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Sens unique

Un an plus tard, en juin 1940, au cours de sa cavale depuis Paris à l’arrivée des troupes allemandes, Walter Benjamin retrouve sa sœur Dora qui vient de quitter le camp de Gurs. À Marseille où il se rend pour régulariser en vain sa situation il tombe sur Hannah Arendt à qui il confie le manuscrit de ses Thèses sur le concept d’histoire, et ses envies de suicide – rapporte Mathieu Arnal dans la dernière livraison de la revue Gibraltar, qui consacre un dossier aux voix de la liberté. Hannah Arendt, et son compagnon Heinrich Blücher, il avait passé quelques jours pénibles avec eux en camp de transit suite au décret du 1er juillet 1939 qui les désigne comme « sujets ennemis », à l’instar de milliers d’immigrés allemands et autrichiens réfugiés à Paris. À partir de là, tout son parcours s’apparente à un chemin à rebours dans les traces et les décombres de l’histoire toute récente des réfugiés espagnols. Comme une figuration vivante de l’Angelus novus, l’aquarelle de Paul Klee qui lui inspire l’une de ses thèses sur le concept d’histoire : « un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard ».

C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

La « route Lister »

La route inverse qui mène Walter Benjamin vers sa mort volontaire à Port Bou est précisément celle qu’ont empruntée dans la montagne surplombant la mer les colonnes de réfugiés quelques mois auparavant : la « route Lister », du nom du général communiste de l’armée républicaine qui la fait prendre à ses hommes lors de la Retirada. Dans un ouvrage paru récemment à la Petite bibliothèque Payot et qui rassemble le beau texte sur La tâche du traducteur ainsi que celui sur Le conteur, Walter Benjamin évoque dans Expérience et pauvreté le déclin de la valeur de l’expérience après le traumatisme de la Grande Guerre. Le mutisme des soldats revenus du front lui suggère que l’emballement d’une technique meurtrière a définitivement appauvri les gens en « expériences communicables ». « Une génération qui était encore allée à l’école en tramways tirés par des chevaux s’est retrouvée à découvert dans un paysage où rien n’était épargné par le changement », au milieu d’un « champ de forces traversé de flux destructeurs et d’explosions ». Et Walter Benjamin de conclure :

Nous sommes devenus pauvres. Nous avons sacrifié bout après bout le patrimoine de l’humanité ; souvent pour un centième de sa valeur, nous avons dû le mettre en dépôt au mont de piété pour recevoir en échange la petite monnaie de l’actuel.

Par Jacques Munier

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