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Skier à Montmartre, 6 février 2018

Utopies : la réalité idéale

5 min
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Le reflux des idées politiques semble favoriser un regain de la pensée utopique.

Skier à Montmartre, 6 février 2018
Skier à Montmartre, 6 février 2018 Crédits : A. Jocard - AFP

Après la fin des « grands récits », les utopies font retour dans les rêves d’émancipation, estime Nicolas Dutent dans L’Humanité, qui leur consacre aujourd’hui tout un dossier. Encore faut-il d’emblée conjurer les fantômes du passé comme le suggère Jean-Luc Nancy qui voit l’utopie « suspendue entre deux dangers » : celui « d'une totalisation et d’une saturation (et c'est la "vision du monde" écrasante et dominatrice) », ou à l’opposé, celui « d'un manque en perpétuelle attente de son remède (et c'est l’idée régulatrice ou la "valeur" en leurs formules bien-pensantes et désespérantes) ». Dans sa présentation du grand classique de référence – Utopia, de Thomas More – la philosophe Simone Goyard-Fabre précisait que « loin de chercher l’évasion dans un ailleurs idéal, il construit, avec un étonnant réalisme, la charpente juridique et sociale d’une autre politique en laquelle se liguent, afin de conjurer la folie des hommes, les puissances institutionnelles et morales d’un anti-monde. Ce réalisme de l’altérité est, tout ensemble, une lutte politique et un combat spirituel ». Thierry Paquot, auteur notamment de Lettres à Thomas More sur son Utopie (et celles qui nous manquent), (La Découverte), insiste lui aussi sur le réalisme du récit utopique, qui « combine deux moments » : « une critique radicale de la société inique dans laquelle vit l’auteur » et la description d’une « société exceptionnelle découverte par hasard, telle une île qui ne se trouve nulle part ». L’humaniste dénonçait trois fléaux qui sont encore les nôtres : la guerre, l’accroissement des inégalités, contre laquelle il préconise la suppression de la propriété privée et de la monnaie, et enfin l’intolérance religieuse. Aujourd’hui, les utopies sont à la fois plus concrètes et diverses. Plutôt que la carte d’un territoire idéal, elles dessinent le morcellement d’un puzzle dont les pièces s’assemblent progressivement. C’est une forme nouvelle de réalisme associé au mouvement d’émancipation, qu’illustre le titre de l’ouvrage de Rutger Bregman, Utopies réalistes (Seuil) : « ce qu’il nous faut – écrit-il – ce sont des horizons alternatifs qui déclenchent l’imagination. Et je dis bien des horizons au pluriel ; des utopies en conflit entre elles, voilà après tout le meilleur moyen d’insuffler la vie à la démocratie. Comme toujours, notre utopie commence modestement. Les fondements de ce que nous appelons aujourd’hui civilisation ont été posés il y a longtemps par des rêveurs qui marchaient au son de leurs propres tambours ». Évoquant le slogan de mai 68 « Soyez réalistes demandez l’impossible ! », il rappelle que « Chaque étape de la civilisation – la fin de l’esclavage, la démocratie, l’égalité des droits entre les hommes et les femmes… a tout d’abord été une fantaisie utopique ». Et il indique le chemin : « Ce qui est important c’est d’engager le mouvement, de le construire à l’échelle locale. C’est ce qui est arrivé avec l’idée d’un revenu de base : il y a cinq ans, il était complètement rejeté, maintenant il est discuté au Forum économique mondial de Davos. Mais souvenons-nous de ce fait : l’idée n’est pas née là-bas. » À cet exemple, le sociologue américain Erik Olin Wright, auteur d’Utopies réelles (La Découverte) ajoute les coopératives de travailleurs autogérées, Wikipédia pour l’échange collaboratif et la production de la connaissance et à titre de modèle économique les bibliothèques publiques, où « à la différence d’une librairie, la valeur d’un ouvrage n’est pas indexée sur son prix mais sur les besoins des lecteurs ». Ces utopies « préfigurent de nouvelles formes d’organisation à l’intérieur même du système capitaliste. En ce sens, elles annoncent des formes de vie non-capitalistes en créant des espaces économiques alternatifs qui peuvent se répandre et contaminer l’ensemble du système social. » Les utopies ont également leurs sites, leurs revues, leurs organes de diffusion : dans le domaine de la santé, la revue Pratiques, Les cahiers de la médecine utopique « mène une analyse critique constructive et indépendante, au carrefour du social, du politique, des sciences, de la philosophie… elle s’efforce de repérer et analyser les dynamiques sociales à l’œuvre dans les questions de soin et de santé ». Au sommaire de la dernière livraison : la marchandisation des corps, vaste question, des prélèvements d’organes aux mères porteuses ou aux conséquences de la pénibilité au travail, qui pose la question – éthique et politique – du consentement. CQFD, mensuel de critique et d’expérimentation sociale, ouvre quant à lui le dossier de l’habitat, du droit à la ville et au logement, avec notamment un grand reportage sur une expérience originale dans le quartier de la Baraque, depuis 40 ans déjà … Là, tout près de Louvain-la-Neuve, en Belgique, on expérimente une forme d’urbanisme alternatif et autogéré en habitat léger. Et je finirai en citant le dessinateur Gébé, longtemps compagnon de route de Charlie Hebdo et l’inoubliable auteur de L’an 01 : l’utopie, disait-il, il en faut, ça réduit à la cuisson…

Par Jacques Munier

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