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La Grande Guerre des écrivains

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L’entrée prochaine de Maurice Genevoix au Panthéon, annoncée en cette semaine de célébration du centenaire de la fin de la guerre de 14/18, est l’occasion d’évoquer le regard porté sur elle par les écrivains au front.

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Contrôle qualité dans une usine de munitions Crédits : Getty

« Combien de vos gestes passés aurai-je perdus, chaque demain, et de vos paroles vivantes, et de tout ce qui était vous ? écrit pour conclure l’auteur de Ceux de 14. Il ne me reste plus que moi, et l’image de vous que vous m’avez donnée. Presque rien : trois sourires sur une toute petite photo, un vivant entre deux morts, la main posée sur leur épaule. » Les souvenirs de guerre de Maurice Genevoix ne seront publiés dans leur intégralité qu’en 1949 sous ce titre de Ceux de 14, d’où le regard rétrospectif en forme d’hommage à tous les disparus.

Sur le site Libération.fr, Christophe Forcari évoque l’après-guerre de ces témoins hantés par la mémoire. Maurice Genevoix entre à l’Académie française en 1946 et il en devient le secrétaire perpétuel en 1958. Roland Dorgelès, publie les Croix de bois en 1919, ces croix fichées en terre qui semblent guetter « la relève des vivants ». Il présidera l’Académie Goncourt – où il est entré en 1929 – de 1954 à 1973, année de sa mort. Tous deux « incarnent cette figure de l’écrivain respectable, institutionnalisé ». À l’opposé d’Henri Barbusse, compagnon de route du Parti communiste français et qui « mourra d’ailleurs à Moscou en 1935 où il participait à la préparation du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture ». 

Un genre littéraire nouveau

Dans son livre sur Les écrivains et la politique en France. De l’Affaire Dreyfus à la Guerre d’Algérie (Seuil), Gisèle Sapiro décrit l’émergence durant la Grande Guerre d’un genre littéraire nouveau, entre témoignage et engagement, rompant avec la tradition épique de l’héroïsme guerrier et du sentiment patriotique. Le modèle c’est Le Feu. Journal d’une escouade d’Henri Barbusse, qui paraît – censuré – en feuilleton avant d’obtenir le Goncourt 1916 et de connaître « l’un des plus grands succès de librairie de l’époque ». Marqués par la prééminence du vécu, la démystification de la guerre et de son absurdité, des romans désabusés diffusent « une vision du monde pacifiste » et « leur recherche esthétique se caractérise par la quête d’un cadre de référence, d’un système éthique, afin de parvenir à penser l’événement ». Dans le registre du réalisme, rien n’échappe à la plume acérée par l’événement. 

Le dialogue y occupe une place prépondérante, épicé d’argot militaire dont l’effet comique tranche avec la description naturaliste (et souvent pittoresque) des conditions de vie bestiales, de l’insalubrité, des réalités physiques de la mort, comme dans Civilisation (1918), où Georges Duhamel rapporte, en une peinture poignante, son expérience des hôpitaux de l’arrière. Gisèle Sapiro

C’est là, dans un hôpital de Nantes où André Breton a été envoyé comme infirmier militaire que Jacques Vaché fait sa connaissance, vers la fin 1915. Cette figure mythique, dont Breton fera le précurseur du mouvement dans son Manifeste du surréalisme, n’est alors qu’un jeune homme de vingt ans, animateur avant-guerre d’une éphémère revue de potaches de génie, intitulée en hommage à Verlaine En route mauvaise troupe – tout un programme… Jacques Vaché a été blessé par les grenades qu’il porte, explosées par une balle adverse. Avant de l’évacuer on lui retire sur place les éclats plantés dans les jambes – sans endormir précise-t-il dans une lettre à son père, où il ajoute qu’il a tenu jusqu’au dernier éclat avant de crier. « Mais quelles souffrances – écrit-il. Vraiment ceux qui se font couper la jambe en fumant une cigarette sont prodigieux. » De fait, ce sont ces lettres qui constituent à la fois son récit de la guerre au jour le jour, et le texte qui, publié par Breton en 1919, accède à la dimension littéraire de témoignage poétique. Aujourd’hui les éditions Gallimard les publient dans leur intégralité. Patrice Allain, qui en a établi et annoté l’édition avec Thomas Guillemin, insiste dans sa préface sur le registre lexical de ces lettres, commun à Apollinaire ou à « d’autres poètes qui tentèrent de restituer ce sentiment ambigu, mêlant horreur et fascination, face au spectacle de la guerre ». À commencer par la boue des tranchées, « cette sorte de mayonnaise tournée, très liquide et pas chaude, qui chante des bruits creux sous vous » et « qui change vos bottes en blocs de glaise ». Les explosions d’obus – les marmites dans le jargon de la troupe : « c’était amusant de voir la tulipe énorme de feu soulever le sol et se changer en gros tire-bouchon de suie lourde sur le couchant ». Une constante dans ces lettres : la distance que ménage l’écriture et l’humour, que Jacques Vaché avait thématisé comme « umour » sans h, lui qui était devenu interprète auprès du contingent britannique. 

J'objecte à être tué en temps de guerre

disait-il quelque temps avant sa mort, en novembre 1918, des propos rapportés par Breton dans l'Anthologie de l'humour noir. « Il avait vingt-trois ans et la guerre allait nous le rendre » écrit-t-il à Tristan Tzara en avril 1919. Le 6 janvier, une overdose d’opium devait l’emporter, celle qu’il désignait dans l’argot du front comme la « toufiane », et dont l’usage avait été généralisé par la Pharmacie centrale des armées.

Par Jacques Munier

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